Assise devant ma table de travail, bien au chaud dans ma petite oasis familière et paisible, une douce musique en arrière-fond, je savoure un vrai moment de bonheur. Je sirote doucement une tisane, laissant le liquide sucré couler voluptueusement au fond de ma gorge, puis je referme mon livre sur la longue nuit qui s'installe.
Là, dans l'obscurité, les démons de la peur reviennent en force. Anxiété et affolement... J'ai beau me mettre en position de fœtus dans un réflexe dérisoire, me dire et me répéter que c'est un simple examen de routine, un contrôle annuel déjà subi plusieurs fois, je ne trouve plus le sommeil...
Demain je ne serai plus une personne, mais une malade, c'est-à-dire un « cas » allongé sur un chariot ou un lit d'hôpital... Lieu béni et maudit à la fois... L'attente sera au rendez-vous. Une attente en apesanteur, en dehors du temps ou du rythme de la vie. Des murs blancs, indifférents... Les proches mis à l'écart, personne ne se souciera plus de savoir si vous avez faim ou soif, si vous avez besoin d'un réconfort quelconque, si vous tremblez de peur ou simplement de froid... Puis viendra le personnel soignant, compétent sans aucun doute, mais pressé, stressé, débordé peut-être par la quantité de travail requise et le peu de moyens mis à sa disposition... Pas besoin de leur exposer notre état de santé, ils ont le dossier. Leurs gestes seront rapides, accomplis consciencieusement, pendant qu'ils parleront de tout et de rien, d'un autre cas, d'une soirée réussie, de l'achat d'une voiture... Ils feront cependant l'effort de ne pas vous adresser la moindre parole d'explication ou d'encouragement, craignant sans doute de vous humilier ou de porter atteinte à votre dignité... Alors on fermera les yeux, on se taira, et notre cerveau enregistrera. Il se remplira de souvenirs. Des souvenirs impitoyables, des souvenirs amplifiés qui nous feront mal la veille du prochain rendez-vous... Une vague d'angoisse terrible achèvera de nous engloutir en pensant aux résultats à venir, aux complications possibles...
Non, ce n'est pas un réquisitoire contre les médecins, ou le personnel hospitalier, d'ailleurs tous ne sont pas pareils. Je leur suis redevable de beaucoup et c'est en grande partie grâce à leur compétence que je suis encore en vie, ce serait ingrat de le nier. Mais n'y a-t-il vraiment rien à faire pour améliorer le système hospitalier dans son ensemble ? Pour privilégier le côté humain ? Accorder plus de temps aux malades, les accompagner dans un chemin parfois très dur, humiliant et dégradant ?
La santé peut être une étoile filante qui disparaît en un éclair... La dignité, elle, reste leur seule arme de combat. Une parole douce, une écoute patiente, un respect aideraient beaucoup à accepter des soins ou des examens pénibles. Des murs de couleurs, un peu de musique adouciraient le séjour des malades... Il suffirait de peu pour faire la différence !
« La fleur a une vie courte, mais la joie qu'elle donne, même pour une minute, n'est pas de ces choses qui ont un commencement ou une fin. »
Rolla AOUN

