Y a-t-il pire que l'ostracisme ? Oui. Le racisme envers les enfants de ses enfants, son propre sang, son propre peuple.
« Souriez mademoiselle, vous êtes à Beyrouth ! » C'est sur les paroles sarcastiques et le sourire narquois d'un représentant du pays que Maya sortit des bureaux du Amn el-aam, la Sûreté générale, rue de Damas. Avec un père français et une mère libanaise, Maya, elle est comme moi, mais à l'envers. Seulement voilà, Maya, elle a plein de problèmes que je n'ai pas. Merci papa. Ni « tout à fait » libanaise ni « tout à fait » française, comme moi, elle a le cul entre deux chaises. Elle apporte son charme européen aux Libanais qui l'apprécient, et ravit son entourage allochtone de son orientalisme. Pourtant, elle ne détient que le petit passeport de couleur bordeaux. Le bleu marine, ça fait des années qu'elle court après, en vain. Bardée de diplômes, Maya galère pour trouver du travail. Elle essuie les échecs, compagnie après compagnie.
La raison ? Une paperasse contraignante, compliquée, trop coûteuse pour embaucher une « étrangère » qui parle pourtant l'arabe et dont le sang a la même couleur que celle du drapeau libanais. Membre d'une association, elle milite fermement pour le bien de son pays de cœur, à commencer par ramasser elle-même les détritus qui jonchent les trottoirs de Beyrouth. Tandis que certains émigrent pour gagner une autre nationalité jugeant la leur peu avantageuse, Maya, elle, reste et se bat pour un pays auquel elle croit. Prier pour le départ ou l'élection de l'un, mendier la faveur d'un autre ou se décarcasser à rendre des services à des incongrus profiteurs, telle est la lourde corvée de ces binationaux qui espèrent voir un jour aboutir leur rêve de citoyenneté libanaise.
Libanais seulement de cœur – car nés de la souche inappropriée –, ils se battent jour après jour pour obtenir le passeport dont les prérogatives, soyons honnêtes, ne servent pas à grand-chose. Telles des automobiles, ces hybrides sont recensés grâce à une carte bien rigide, la iqama, qui leur accorde ainsi le droit à rester dans leur pays. À la différence des voitures, le système d'immatriculation ne définit en rien leur considération aux yeux des têtes couronnées du pays, celles-là même qui délivrent les fameux cahiers de doléances, promettant tout pour ne rien garantir.
Pendant que certains parents confiants dans l'avenir de leur pays investissent en inscrivant leurs enfants dans des écoles privées et des universités hors de prix, injectant ainsi leurs sous dans une économie libanaise déjà métastasée, d'autres francisent ou anglicisent leur identité et voguent vers de nouveaux horizons. Métis, fruits d'un amour entre une Libanaise et un étranger, ils payent le prix injustifié d'une loi obsolète et d'un passé sur lequel le pays du Cèdre n'arrive pas à tirer un trait. Et s'il n'y avait que le passé, d'ailleurs !
Comment voulez-vous que ces jeunes nés de pères étrangers, donc étrangers eux-mêmes, et qui se sentent génétiquement libanais, puissent affectionner un pays qui ne les reconnaît pas, comme le fait un père sans honneur qui ne reconnaît pas son enfant adultérin. Quel sentiment peuvent-ils éprouver pour ce pays qui ne les accepte pas comme citoyens à part entière, membres de la nation, qui leur met des bâtons dans les roues pour l'obtention de choses élémentaires mais indispensables comme trouver un emploi, acheter un bien de la superficie qu'ils souhaitent, participer à des élections, et j'en passe... pour insister sur la plus agressive des obligations qui est d'avoir besoin d'un iqama pour vivre sur sa « propre » terre.
Parlons peu, parlons bien. L'octroi de la nationalité libanaise devrait se faire sinon naturellement, du moins par simple demande dès lors qu'un des deux parents est de nationalité libanaise et qu'on en exprime le désir. Avec un père libanais et une mère française, je suis comme Maya, une « princesse de sang-mêlé ». À part ma nationalité, je ne vois, moi, aucune différence entre Maya et moi.
Caroline TORBEY


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