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Culture - Hommage

Berge Fazlian : le théâtre dans la peau

Berge Fazlian qui vient de nous quitter était une figure légendaire du théâtre libanais. C'est lui qui, avec un groupe de metteurs en scène doués, a donné à cet art ses lettres de noblesse à l'époque où le Liban, devenu indépendant, cherchait encore ses marques.
Né en 1926 d'un père révolutionnaire emprisonné et ruiné par les Turcs et d'une mère non moins militante, il étudia le théâtre auprès de Carl Ebert et Muhsin Ertugrul. Enrôlé de force dans l'armée turque, il se réfugia en 1946 au pays du Cèdre où il fut pris en charge par les pères mekhitaristes à Tabaris et où il put s'adonner de nouveau à sa passion. Car Berge était un fou de théâtre, qui passait son temps à échafauder des projets, à lire les œuvres dramatiques des plus grands, notamment Othello, sa pièce préférée, ou à discuter de son travail avec son épouse Siro, sa confidente et inspiratrice, son fils, le maestro Harout, ou ses nombreux amis, comme Fairouz, qu'il dirigea au cinéma et dont il mit en scène plusieurs concerts ; Jalal Khoury, son complice de toujours ; le sculpteur Zaven, ou Abdel Halim Caracalla qui l'invita à jouer dans la plupart de ses spectacles.
Aucun genre ne rebutait Berge Fazlian : il mit en scène tragédies, comédies, pièces classiques ou modernes, et supervisa spectacles de danse et comédies musicales – dont celles des frères Rahbani, pendant plus de 16 ans. Il fut sans doute l'un des rares metteurs en scène à avoir monté des pièces en quatre langues : l'arménien (L'Avare de Molière, au Grand Théâtre de Beyrouth), l'arabe (La Comédie des erreurs de Shakespeare, traduite par Ounsi el-Hajj, al-Zanzalakht de Issam Mahfouz, etc.), le français (les œuvres de Schéhadé, les poèmes de Nadia Tuéni ou ma première pièce : Le Crapaud) et l'anglais.
Berge avait le physique de Moïse, une voix grave qui imposait le respect et la capacité de camper les rôles les plus difficiles. Ces atouts lui permirent de jouer dans de nombreux films locaux (Bint el-Harès, Safar Barlek...) ou étrangers (Next of Kin d'Atom Egoyan). Lui qui savait si bien diriger les acteurs forma aussi à l'université des dizaines de jeunes comédiens qui n'oublient pas ses précieux enseignements et son perfectionnisme.
Récompensé par plusieurs prix et distinctions, dont la médaille d'or du ministère arménien de la Culture, honoré par le Centre des hommes de théâtre de l'Arménie et par le Mouvement culturel – Antélias en 2010, Berge Fazlian nous laisse des souvenirs impérissables et ses Mémoires en arménien qui témoignent d'une existence très riche passée dans son pays d'adoption et au Canada, où il vécut pendant vingt ans pour fuir la guerre qui avait détruit ses rêves. Il restera pour nous l'exemple de l'artiste intègre, fidèle à ses amis et à Shakespeare, son mentor, à qui il devait rendre hommage dans le cadre du Festival al-Bustan – tâche dont Jalal Khoury s'acquittera bientôt.
Au nom de Berge Fazlian, il nous faudra œuvrer à garder vivant au Liban cet art noble, le théâtre, qui, disait-il, « rend libre et généreux », et qui fut, de son propre aveu, sa « raison de vivre »...

 

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