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Nos lecteurs ont la parole - Georges Tyan

Quel culot !

À déjeuner avec quelques personnes que j'hésiterais à qualifier d'amis, bien que l'endroit fût féerique et le cadre reposant, les maîtres de céans d'un accueil sans égal avaient mis les petits plats dans les grands pour nous être agréables, les mets étaient exquis, le service impeccable. Les moindres détails avaient été prévus pour que ces agapes sortent de l'ordinaire, marquent la mémoire de chacun des convives de cette chaleur humaine qui nous baignait.
Les souvenirs allaient bon train, les petites anecdotes aussi, les mots gentils fusaient de partout dans une atmosphère des plus décontractées, un verre à la main, nous déambulions par petits groupes dans ce périmètre bon enfant, plaçant un mot ici, un autre là, évitant d'aborder les sujets d'une actualité brûlante que d'un accord tacite nous avions convenu de bannir de ces retrouvailles.
Chassez le naturel, il revient au galop. Il se trouvera partout et toujours des personnes qui se comporteront comme des éléphants lâchés dans un magasin de porcelaine. Ça les démange de se retenir à bien se tenir. C'est plus fort qu'eux, il faut qu'au bout de quelques instants d'efforts ils baissent la garde, ouvrent grande leur bouche, libèrent leurs poumons, comme si l'oxygène irriguant leurs méninges venait à manquer, au risque de s'étouffer des perles qu'ils éjaculent.
Ils ont beau être sortis des meilleures écoles ou universités du monde, le verni de bienséance, de politesse, de culture, d'éducation qui les couvre immanquablement se lézarde, leur nature de plouc malotru reprend le dessus, leur maquillage se craquelle de partout, comme les jolies poupées se promenant au soleil d'une plage, leur mascara fond et dégouline, labourant leurs joues trop fardées d'hideux sillons noirs, rendant leur visage affreux à regarder.
On ne naît pas plouc ou malotru, on le devient. Dans un pays qui ne cesse de subir les affres de la guerre, ses séquelles, ses conséquences, où la plus grande partie de la population ne fut partie prenante qu'à son corps défendant, il est difficile de faire la fine bouche, de s'accrocher à certaines valeurs morales, aux traditions, au respect d'autrui, à la parole donnée, d'énormes bouleversements, tant démographiques que logistiques, ayant eu lieu.
Dans un pays où désormais votre honorabilité se mesure à l'aune de votre compte en banque, nonobstant les moyens mis à amasser une fortune qui, le plus souvent, se chiffre en millions de billets verts, inutile d'évoquer la probité, la rectitude, la droiture qui, du jour au lendemain, vous ont catapulté à ce stade de richesse, alors que quelques courtes années encore, vous étiez presque nu.
Le Liban est un tout petit pays, où si rien ne se perd tout se crée. À l'instar de cette respectabilité nouvelle qu'acquièrent ces anciens de la classe moyenne ou carrément pauvres, d'autant plus que rien ne se cache, tout se sait, tout est connu, rapporté, publié, monté en épingle des fois, mais ô combien loin des contes de la fée penchée sur le berceau, de la lampe d'Aladin d'où surgit le bon génie proposant d'exécuter le moindre des désirs.
Pour certains, l'argent appelle le pouvoir qui lui-même fait du pied à l'argent. Quel cercle vicieux. On dirait que ces deux ingrédients sont devenus indissociables, voire incontournables de notre vie politique. Heureux temps où nos dirigeants bradaient mobilier et immobilier pour venir en aide à leurs électeurs et maintenir leur rang.
L'humilité de départ s'est transformée chez beaucoup en une insoutenable arrogance. Ils se pavanent comme des paons (et je me retiens de biffer le pa de paon, pour les remplacer par un c). Oubliées la camaraderie bon enfant sur les bancs de l'école, les tapes dans le dos à l'université, quand on se cotisait pour casser la croûte ou faire une virée nocturne dans les boîtes de nuit.
Ils ont fait place à une lourdeur gonflante, affligeante, frisant le mépris. Et ils haussent le ton, le cigare vissé à leur bec tremblotant, ils postillonnent, ils éructent avec véhémence contre ceux qui ne sont pas de leur avis, les traitant de tous les noms d'oiseaux, de parias, de traîtres, de stipendiés, de vendus, la liste est longue...
Quel culot ! Quand on connaît le nombre de mangeoires et râteliers qu'ils ont fréquentés sans pouvoir apaiser leur boulimie, il serait mieux que du promontoire où ils se sont hissés, non à la force de leurs bras, mais par les courbettes, les génuflexions devant leurs protecteurs, en plus du sang qu'ils ont versé, des destructions qu'ils ont sciemment occasionnées, de la haine tenace qu'ils ont semée, cultivée, entretenue de longues années durant, ces gens-là la bouclent.
L'atmosphère de ce déjeuner s'est rapidement envenimée, d'un côté la meute des pour, de l'autre celle des contre, avec entre les deux un solide noyau levant les bras au ciel, la paume tournée vers le soleil comme pour renvoyer dos à dos les protagonistes et crier : « Regardez mes mains, elles sont propres, pas une seule goutte de sang ne les a entachées, elles n'ont jamais manipulé que de l'argent gagné à la sueur de nos fronts. »
Avant que la situation ne dégénère, la maîtresse de céans, de sa belle voix de soprano, a mis fin aux hostilités naissantes, invitant toute ce beau monde à table.

À déjeuner avec quelques personnes que j'hésiterais à qualifier d'amis, bien que l'endroit fût féerique et le cadre reposant, les maîtres de céans d'un accueil sans égal avaient mis les petits plats dans les grands pour nous être agréables, les mets étaient exquis, le service impeccable. Les moindres détails avaient été prévus pour que ces agapes sortent de l'ordinaire, marquent la mémoire de chacun des convives de cette chaleur humaine qui nous baignait.Les souvenirs allaient bon train, les petites anecdotes aussi, les mots gentils fusaient de partout dans une atmosphère des plus décontractées, un verre à la main, nous déambulions par petits groupes dans ce périmètre bon enfant, plaçant un mot ici, un autre là, évitant d'aborder les sujets d'une actualité brûlante que d'un accord tacite nous avions convenu...
commentaires (1)

Bien vu de la part de Monsieur Tyan qui, à mon humble avis, doit être un "ancien" de chez les SJ mais ; heureusement pour lui ; fort déçu.... par ces mêmes "autres anciens" de chez ces mêmes SJ. Allez, à la rigueur un de chez les "Frères" !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

12 h 21, le 17 février 2016

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Commentaires (1)

  • Bien vu de la part de Monsieur Tyan qui, à mon humble avis, doit être un "ancien" de chez les SJ mais ; heureusement pour lui ; fort déçu.... par ces mêmes "autres anciens" de chez ces mêmes SJ. Allez, à la rigueur un de chez les "Frères" !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    12 h 21, le 17 février 2016

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