À part l'égout qui depuis trois mois déverse sa puanteur au pied de l'immeuble où j'habite à Beit-Méry, joli village qui surplombe Beyrouth, vous donne envie de vivre, regarder la nature, écouter de bon matin le chant des oiseaux, observer de loin la mer changer de couleur, sentir quand il pleut ou neige le ciel vous tomber sur la tête, rien de nouveau à l'horizon.
Le président du conseil municipal de Beit-Méry a retenu mon numéro de téléphone, il ne me répond plus, sinon il me fixe des rendez-vous à son bureau les jours où tout le monde sait qu'il ne s'y rend pas, même au ministère de l'Intérieur, organisme tutélaire des municipalités, ils ont baissé les bras. Moi non !
Il faut avouer qu'il s'agit là d'une situation récurrente depuis une poignée d'années. Bon an, mal an cet égout fait des siennes chaque six mois, il transforme la descente qui mène à ma maison en patinoire malodorante, quelques accidents plus ou moins graves ont eu lieu. Durant ces pénibles périodes, notre immeuble devient un no-mans-land, avec mes voisins nous sommes mis en quarantaine, nul ne se risque à nous rendre visite pour repartir avec un sévère cas de choléra.
C'est un peu à l'image du pays, les immondices s'amoncellent un peu partout sur le rebord des routes, les gouvernants sont dépassés par l'ampleur de leur appétit vorace, mis à nu par leur incompétence. Que le peuple se débrouille comme il peut, de toute manière qu'il y ait élections ou non, ils sont là et resteront probablement ad vitam aeternam, rien ne pourra les déboulonner.
Nous avons tous, en écrivant tout, je ne crois pas trop me tromper. Donc nous avons tous assisté plein d'espoirs au sursaut des jeunes qui, malheureusement, a été tué dans l'œuf par cette caste malfaisante qui a plus d'un sale tour dans son sac. Elle les a laissé faire un petit moment, puis leur a lancé des peaux de bananes, sur lesquels ils ont comme une ballerine artistiquement glissé, se ridiculisant avec des demandes plus saugrenues l'une que l'autre.
Le jeu pour sûr en valait la chandelle. Hélas les joueurs n'ont pas su discerner la proie de son ombre qu'on leur faisait miroiter dans la pénombre d'un tunnel où sciemment on les enfonçait. Ils sont repartis Gros-Jean, nous laissant plein d'amertumes et de déceptions, sous les quolibets d'un public désabusé.
Depuis, la situation dégénère. Alors qu'il aurait fallu remettre entre les mains de personnages indépendants, reconnus pour leur art en la matière, leur probité, leur rigueur, le soin d'élaborer une nouvelle loi électorale, cette tâche a été confiée le plus sérieusement du monde, pour ne pas écrire ridiculement, à un panel issu de ceux-là mêmes qui, contre toute logique démocratique, se sont à deux reprises autoprorogés.
Il ne faut donc pas s'attendre à des miracles. Ceux qui déjà une fois, deux fois, trois fois sont arrivés dans l'hémicycle sur les strapontins des bus communautaires, brandissant bien haut les banderoles de leur appartenance tribale, feront tout pour s'incruster plus profondément encore dans le panorama législatif du pays, renvoyant aux calendes grecques toute possibilité de réforme, tout renouveau. Le clientélisme restera roi et la gabegie reine.
Déçu ? Je le suis, au même titre que nombre de mes concitoyens, on prend les mêmes et on recommence. Les habitudes ont la vie dure, comme les microbes qui nous menacent, aucun remède ne parvient à les éradiquer. Le libanais est devenu d'une paresse effarante, il ne veut faire aucun effort pour se débarrasser de cette gangue qui l'enserre à l'étouffer. Certes le saut dans ce qu'on lui présente fallacieusement comme l'inconnu l'effraye, mais au bout du compte qui ne tente rien n'a rien.
Oser le changement. C'est uniquement à ce prix que se ferait la naissance d'un Liban neuf, resplendissant, civilisé, prospère, phare de culture, havre de paix, libre de toute hypothèque, attache, suivisme. Chaque être y connaîtrait ses droits, ses devoirs, ses limites, se dépensant au service de la nation, non l'asservissant pour assouvir un ego démesuré. C'est ainsi que j'entrevois le bout du tunnel dont nous peinons par habitude peut-être, mais à coup sûr par veulerie, faiblesse, poltronnerie à sortir.
Tu oses ou tu dis la vérité, petit jeu malin qui meublait les nuits pluvieuses de notre jeunesse. Le Liban n'est pas un jeu. Il faut oser la vérité, la crier tout haut, apostropher ces personnages qui pour le moment tiennent notre destin en main, jouant sur le contour des mots, disant une chose et son contraire, comprenne qui pourra de ce flou artistique où ils enrobent leurs paroles acidulées, n'osant jamais aller au bout de leurs pensées ni les concrétiser.
Comme pour la présidentielle, une pantalonnade qui dure depuis dix-huit mois au risque de jouer les prolongations. Quoique les plaisanteries les plus courtes soient les meilleures, non que j'insinue que les prétendants actuels soient du genre, je n'ai pas qualité pour ce faire, je pense néanmoins que notre pays regorge de personnalités aptes à le mener en faisant appliquer les lois.
En attendant, notre pays se désertifie de sa jeunesse, la croissance s'en est allée vers d'autres cieux, la prospérité aussi. Mais moi j'ai décidé depuis belle lurette de m'accrocher à mon Liban, à la maison que j'habite dans ce beau village de Beit-Méry, en dépit de l'égout qui se déverse au pied de l'immeuble, il me rappelle à bien des égards la situation de ma patrie.


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