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Nos lecteurs ont la parole - Louis Ingea

Le paradis à la porte

Il y a quelques années, dans un film avec Jean-Louis Trintignan intitulé Ma nuit chez Maud, j'avais retenu, je ne sais pourquoi, une repartie tirée de l'une des premières scènes. Celle où Maud, assise sur son lit face à l'homme qu'elle venait de rencontrer, lui parlait de sa vie personnelle et évoquait le mari qu'elle avait dû quitter. Elle avait eu comme réflexion une seule phrase assassine : « Il m'agaçait... profondément ! »
disait-elle en regardant dans le vide.
Lorsqu'on n'attend plus rien de personne, lorsque le désespoir vous a bouché tous les horizons, il ne vous reste plus que « l'agacement profond », un phénomène apparemment sans solution. C'est justement ce qui, aujourd'hui, envahit la conscience du citoyen libanais face à ce qui l'entoure.
Agacés profondément, nous le sommes tous ici et maintenant. Pays surendetté, chef d'État éradiqué, gouvernement quasi absent et dirigeants qui dilapident... Le pays « fait avec » comme on dit. Avec le manque d'eau, avec le manque d'électricité, avec des contrôles sociaux boiteux, de la corruption à tous les niveaux, avec des lois en suspens ou bloquées et pour finir avec un État dans l'État au grand dam d'une armée nationale qui n'en peut mais !
S'étale alors le panorama ahurissant d'une population qui se gère elle-même au jour le jour. En d'autres termes, une véritable démocratie d'après le sens premier que lui ont donnée les Grecs anciens :
« Gouvernement du peuple par le peuple. » Nous voilà donc, paradoxalement, à l'avant-garde mondiale, textuellement parlant.
Que les égoïsmes conjugués de toute une panoplie d'ethnies jetées en vrac dans un creuset sous le couvert du mot « nation » soient parvenus à pareil résultat n'a rien d'étonnant. On ne construit pas une nation, pour paraphraser Georges Naccache, à l'aide de plusieurs négations. Ce qui n'empêche pas nos démagogues de proclamer comme une rengaine le seul écho positif pour le pays : un Liban neutre, désengagé politiquement par rapport à son voisinage. Déclaration immédiatement démentie sur le terrain par le comportement d'un groupe de nos concitoyens. Et cela soit par intérêt, soit par bêtise, au nom d'une unité nationale qui n'a de sens que chez les esprits malades. Car unité implique au premier chef le « consentement ». Or le Moyen-Oriental ne « consent justement jamais rien à quiconque », fut-il son propre frère. C'est à la base même de sa personnalité. Tout au contraire, il copie, s'approprie, se pavane en s'appuyant sur des qualités affichées qu'il n'est pas capable d'éprouver, manie avec ardeur ustensiles, machines et pièces d'armement que sa culture et son incompétence ne lui auraient jamais permis de créer.
Je sais que le réquisitoire contre les spécificités du caractère sémite animant les populations du Moyen-Orient est dur à avaler. Mais je ne l'ai pas inventé. Il est ainsi de tout temps et je n'ai que le regret de le constater.
Condamné, par conséquent, à subir l'outrage d'un état de fait qui le dépasse, le Libanais de bonne volonté n'a d'autre choix que la soumission à cette misérable réalité. Lamentable !
conclura-t-on.
Mais encore ? En incorrigible optimiste, j'ose garder ma confiance en l'être humain. Il ne me suffit pas de suivre, même distraitement face au petit écran, les innombrables scènes quotidiennes d'une vie qui s'épuise sur notre sol : le regard suppliant de femmes, d'hommes, d'enfants qui manquent parfois de tout, le va-et-vient de réfugiés devant leurs tentes à moitié déchiquetées, les doléances de ceux que l'État feint d'ignorer car ils n'appartiennent pas à l'un des clans établis. Or, tout cela, contrairement à mon attente, me pousse à un rêve fou, à une prise de conscience qui refuse de reconnaître son impuissance. Et c'est ainsi que, sous l'impulsion d'une poussée rédemptrice, dont je désire ignorer la source, je me dis qu'il n'y a pas de descente sans remontée. Que l'histoire de l'humanité ne cesse de le prouver depuis des millénaires, malgré les millions d'individus qui paient quotidiennement de leur vie les caprices d'une histoire qui n'avance que par à-coups.
Quelque chose me dit qu'accepter le malheur comme un outil de rodage pour affiner nos âmes est une nécessité. Que supporter les sacrifices de certains en vue de la résurrection du plus grand nombre restant est une contrainte bienfaisante. Que se rendre compte du niveau d'intelligence auquel est parvenu le cerveau humain de nos jours est un immense progrès. Ce sont là des enseignements que seuls peuvent admettre les plus lucides d'entre nous. « Pour une seule réussite, que d'avortements ! » a écrit l'un des grands penseurs du XXe siècle.
Car notre humanité est à inscrire en bloc au chapitre des pertes et profits. Les moins chanceux, ceux qui expient, qui paient de leurs souffrances la marche du monde, devraient eux aussi, eux surtout, réaliser que leur martyre ne se perd pas dans la conscience collective. Mais qui sont « les soldats qui tombent sur le champ d'honneur au cours du dernier assaut dont va sortir la victoire ».
Si donc nous nous trouvons aujourd'hui au plus bas de l'échelle, il nous reste impérativement à regarder vers le haut. Le monde du XXIe siècle, en dépit de toutes les épreuves qui semblent le déstabiliser, n'est heureusement plus celui de l'âge des cavernes. Un chemin a été parcouru. Un chemin qui ne s'arrêtera jamais de s'ouvrir devant nous parce qu'il est la voie de la lumière.
L'espérance, telle qu'on l'entend, telle qu'elle a toujours instinctivement habité le cœur humain, fait pendant à la description qui précède et reprend l'avantage.
Si la vie est sortie du néant, ce n'est certes pas pour y retourner. Et le paradis que les humains ont mis « à la porte » restera à jamais, malgré leurs élucubrations et pour peu qu'ils s'y mettent, « un paradis à leur portée ».

Il y a quelques années, dans un film avec Jean-Louis Trintignan intitulé Ma nuit chez Maud, j'avais retenu, je ne sais pourquoi, une repartie tirée de l'une des premières scènes. Celle où Maud, assise sur son lit face à l'homme qu'elle venait de rencontrer, lui parlait de sa vie personnelle et évoquait le mari qu'elle avait dû quitter. Elle avait eu comme réflexion une seule phrase assassine : « Il m'agaçait... profondément ! »disait-elle en regardant dans le vide.Lorsqu'on n'attend plus rien de personne, lorsque le désespoir vous a bouché tous les horizons, il ne vous reste plus que « l'agacement profond », un phénomène apparemment sans solution. C'est justement ce qui, aujourd'hui, envahit la conscience du citoyen libanais face à ce qui l'entoure.Agacés profondément, nous le sommes tous ici et maintenant....
commentaires (4)

"C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute." ! Yâ harâââm !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

17 h 48, le 31 janvier 2016

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Commentaires (4)

  • "C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute." ! Yâ harâââm !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    17 h 48, le 31 janvier 2016

  • Vous parlez de corruption : Le 29 janvier 2016, le ministre des Finances, Ali Hassan Khalil, avait déclaré dans An-Nahar que 5.000.000 de m2 appartenant à la Municipalité de Batroun, ont été enregistrés au nom d'une personnalité influente (sic). Depuis, aucune réaction de la part de quiconque ne s'est manifestée. Pourquoi ?

    Annie

    12 h 34, le 31 janvier 2016

  • L'AGACEMENT MÊME PROFOND EST BÉNIN... J'AURAIS EMPLOYÉ LE MOT "DÉCEPTION PROFONDE" OU "CRÈVE-COEUR PROFOND"... OU BIL MCHABRA7 "ON EN A MARRE" !!!

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    12 h 11, le 29 janvier 2016

  • Ah ! Ceux-là, "les croyants bienfaiteurs", qui piétinent la Fleur pour que La Fleur ne se fane pas !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    11 h 52, le 29 janvier 2016

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