« Ahlan bikoum fi matar Rafik el-Hariri al-douali Beyrouth. »
Charmant leitmotiv qui chaque année résonne dans la tête de plus d'un million de jeunes Libanais, dont presque la moitié concentrée lors du retour aux sources familiales de cette période festive qu'est celle de la naissance du Christ. Agréable ritournelle, aussi « exquise » que les incantations sonores des chauffeurs de taxi-service qui pestent et grognent à tout-va, brisant ainsi chez le citoyen libanais le silence de ses tourments quotidiens, ô combien multiples, émanant pour beaucoup du professionnalisme de nos chers hommes d'État.
Pas d'eau, pas d'électricité, pas de routes, pas d'oxygène, pas d'avenir... et j'en passe. Mais il est une tare que l'on aborde moins, que l'on ne discute que peu ou pas sur la scène politique, étatique, juridique, financière ou autre. Il est un souci, on l'entend souvent à huis clos, en écoutant les mères discuter autour d'une sobhiyé, les pères en plein jeu de taouleh, mais surtout les jeunes, célibataires souvent, lors de leurs sorties routinières.
Jean Ferrat, célèbre chanteur pourtant français de souche, l'avait résumé en deux phrases: «Ils quittent un à un le pays, pour s'en aller gagner leur vie, loin de la terre où ils sont nés ; les filles veulent aller au bal, il n'y a rien de plus normal, que de vouloir vivre sa vie. »
Beyrouth, la belle Beyrouth, l'utopique. St-Tropez du Moyen-Orient si l'on en croit les anciens. J'entends encore ma téta me dire en levant l'index d'un air solennel : « Tu as tout à Beyrouth, la mer à 20 minutes de la montagne, la meilleure nourriture, le soleil, une vie bon marché, des gens sains, généreux, religieux et la famille à tes côtés. » Et pourtant, combien de jeunes quittent le pays un à un pour... Brouhaha incessant d'indifférence et de ras-le-bol ; après « je suis Charlie », « je suis à Beyrouth ». « Je suis Beyrouth », « je suis Paris ». « Je suis Londres, Tokyo, New York, Dubaï ». Tant qu'à faire, « je suis Skybar » aussi.
Et Nabil dans tout ça ? Nabil, c'est lui. Lui, debout là-bas, avec son polo Ralph Lauren crade et ses Hugo Boss pourries. Lui, avec ses lunettes Chanel craquelées et son Diesel troué. Physique abject, mais bon fond ? Il parle fort, Nabil. Et il n'écoute pas. D'ailleurs, il ne parle que de lui depuis tout à l'heure. Il parle de là-bas... Son foyer d'accueil, là où il s'est envolé il y a de cela quelques années pour ne revenir qu'en vacances dans « le pays qui n'évolue pas », dans le pays où « on ne peut pas gagner sa vie », celui-là même où il est né, où il a grandi. Dans le pays où on n'arrive pas à « respirer tellement ça pue », celui où on est toujours en retard à cause des embouteillages, celui où la loi de la jungle rend heureux des Tarzan démodés. Quel dommage.
Pourtant, il est des nôtres Nabil. Il a bu son verre comme les autres, ivrogne autant que toi qui lit, autant que moi qui écrit, ivre de son pays, le Liban.
Petit à petit, une foule s'agglomère autour de Nabil. J'en fais partie. C'est pas si con ce qu'il raconte. Il en sait des choses dis donc. Et puis, il n'est pas si moche finalement. Il a les traits fins, le regard perçant. Et son jean troué, c'est la dernière mode en fait !
Il est cool Nabil, et puis il a raison... Qu'est-ce qu'on fout ici ? « Les passagers du vol MEA-452 sont priés de se présenter immédiatement à la porte d'embarquement. » Le rappel à la réalité gifle comme une rafale de vent glacial sur les joues.
Attends-moi Nabil, je m'en vais avec toi.
Nos lecteurs ont la parole - Caroline Torbey
L’effet papillon
OLJ / le 27 janvier 2016 à 00h00


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