Avaler des couleuvres est devenu la spécificité du Libanais. Même pas sa seconde nature. Mais sa nature intrinsèque. Son être même, en décomposition, tout comme ces déchets qui jonchent les rues, les vallées, les montagnes, etc., est fait de couleuvres. Celles-là qu'il a ingurgitées de son vivant. Sans compter celles composant son génome, héritées de ses ancêtres, qui en ont avalé aussi, dans le passé.
Au Liban, la démocratie, au fil des ans, s'est transformée en médiocratie. C'est la loi des plus forts. Les meilleurs, s'ils ne sont pas assassinés, désespèrent, deviennent fous, ou sont taxés de sages, et vivent en ermites au sein d'un pays qui leur est de plus en plus étranger. Nombreux sont ceux qui partent vers d'autres cieux. Pour se sauver. À défaut de sauver les autres. Et mettent ainsi leurs talents au service d'autres sociétés. De tous bords, le pire devient majoritaire. Des masses désespérées et avachies, d'une part, et des gourous politiques de l'autre. Les couleuvres, de plus en plus grosses, passent alors encore plus facilement à travers des gorges béantes, ouvertes à toutes infamies. Cuisinées à cette unique sauce : le mépris. Des vivants et des morts.
Voilà que les ennemis d'hier finissent par tomber d'accord, le jour suivant, enterrant tous les combats, toutes les causes ! Si c'était au nom du pardon et de la réconciliation, qui signeraient à la lumière d'un livre d'histoire dument rédigé, les bases d'un bel et d'un nouvel avenir, le peuple s'en réjouirait. Mais non. Les marchés se font et se défont avec pour seule règle l'absence de règle. Le renversement des valeurs. S'il en est. Le peuple, qui y a cru un moment, et qui a même payé de sa personne, se retrouve à chaque fois bien dépourvu. Pénurie d'eau, coupure d'électricité, pays transformé en poubelle à ciel ouvert, report d'élections présidentielles, autoprorogation de mandats législatifs à plein salaire, compromis en tout genre, corruption, impunité... Mais eux, face à tant d'infamie, ne bougent pas d'un iota, et ont l'audace de s'absenter des séances parlementaires ou gouvernementales. Lentement, doucement, ils prennent leur temps pour trouver une solution. Non pas tant aux problèmes des citoyens, qu'à dessein de concocter une issue favorable à leurs intérêts. Le cahier des charges ainsi que les conditions d'éligibilité restent flous. Des tergiversations opérées à huis clos, dans le club très fermé des responsables. Et qui laisseraient injugées toutes les conséquences néfastes, dangereuses, ou mortelles de leurs incuries. Pire, celles-ci seraient pardonnées, d'office, sans même avoir à attendre une quelconque date de prescription. Depuis toujours, dans ce pays, les (non-)responsables courent toujours.
Sauf qu'avec cette poubelle qui pourrit sur place, depuis des mois, le Libanais, en mangeant et buvant, c'est sa propre merde qu'il régurgite. Et des particules cancérigènes qu'il respire. Maladies et mort sont au bout du chemin. Et on a l'indécence de tenter de le convaincre que l'on œuvre pour son bien. Que le chaos guette. Que le pire, s'il en est un, est encore à venir. Que le contexte régional ne s'y prête pas... Or, de plus en plus explosif, celui-ci n'est pas près de s'y prêter. Et la communauté internationale est bien mieux occupée ailleurs. À ses yeux, ce ne sont pas nos intérêts qui ont le vent en poupe. On l'a bien trop souvent appris à nos dépens...
Une chose est sûre, personne ne viendra nous sauver. De nous-mêmes. De notre léthargie qui nous tue à petit feu. Car plus l'on continue d'avaler et de digérer ces couleuvres, plus le poison se glissera dans notre système, déjà largement gangréné... Insidieusement, le mal, tel un cancer, se métastase... Et c'est alors la démocratie qui restera en travers de nos gorges, nous étouffant, pendant que toutes ses violations, elles, passent.
Aussi, sous peine de finir enterrés sous ces sacs-poubelle, avant que ne disparaisse totalement la démocratie, et que ne se meurt encore plus le pays, il est vital, aujourd'hui, et à la barbe de tous ceux qui ne veulent pas le voir réagir, que ce peuple se libère de ses appartenances partisanes et se prenne en main. Sans attendre d'ordres de quiconque, répondant au seul appel de sa conscience, il doit revendiquer en toute urgence, une issue honorable à la catastrophe des déchets, ainsi que la tenue d'élections parlementaires, présidentielles, et... municipales (au printemps).
Non, ne plus accepter cet état des faits, et rester planté là !
Qu'attend-il au juste (de plus) pour réagir ? Pour faire entendre sa voix ? Et, à défaut du secret des urnes, dont il a été privé, s'arroger le silence pesant de la rue, dans une marche citoyenne et pacifique (funèbre ?).
Il en reste, c'est sûr, dans ce pays, des citoyens qui rêvent encore d'avenir. Des hommes et des femmes honnêtes, capables de dire non. À la couleuvre de trop. La léthargie n'est plus un choix. Il y a urgence à vomir le tout.
Lina ZAKHOUR


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