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Nos lecteurs ont la parole - Amr Jomaa

Une dépendance

21 novembre, 11h30 ; Watan s'éveilla, un peu trop tard, les réveils matinaux n'étant plus son point fort depuis ses premiers jours de dépendance. Première pensée, le poison. Pour ce faire, il ira ce matin voir l'un des dealers du quartier, le plus riche de la région. Celui-ci, depuis un certain temps, lui offre des doses par-ci et par-là en échange de ses services et de sa loyauté. « Esclavage moderne » s'écria l'un de ses fils le 22 août dernier !
Avant même de se brosser les dents, de manger ou de se raser, Watan franchit les sacs poubelles et se dirige chez son trafiquant. Dans la rue, les gens sont beaux, souriants et en pleine forme. Lui est pâle, maigre et aigri. Les choses changent, la technologie évolue, le monde est désormais en perpétuel essor. Il regarde le ciel. Dans les années 60, il rêvait de devenir astronaute mais avait vite laissé tomber le rêve. Aujourd'hui, il est trop tard, il est trop faible. Il délaisse ses pensées et songe de nouveau à son péché « mignon », il aimerait bien devenir indépendant, ne plus dépendre de rien ni personne mais il se souvient de son voisin de palier qui a disparu le jour où il a caressé ce rêve d'indépendance.
Le monde va trop vite pour Watan, il aimerait bien écrire pour changer le monde. Il aimerait bien briller et être admiré, aider ses enfants, les voir grandir et leur apprendre à leur tour à changer le monde. Qui sait, ils pourraient peut-être un jour devenir astronautes, applaudis, appréciés et aimés. L'instabilité de leur père étant trop pesante, ils se sont éloignés de lui, mais ils aimeraient l'aider à changer, à devenir un homme meilleur, eux qui recherchent inlassablement un idéal paternel sous d'autres cieux.
Watan frappe à la porte de son magouilleur préféré. Celui-ci évoque, comme toujours, des conflits avec le concurrent régional qui, selon lui, cherche désespérément à lui arracher des parts de marché. Notre Watan ne prononce pas un mot. Cela faisait des années que les deux trafiquants se disputent Watan. Ils espèrent récupérer la belle demeure que son père lui avait léguée et, pour se faire, ils lui offriront une mort lente et attendront la fin. Pions redoutables des parrains qui se partagent le monde de la drogue, ils attendent patiemment depuis 1975. Trop occupés par le legs de son voisin, aujourd'hui ce ne sera pas le tour de leur accro préféré.
De retour chez lui, Watan franchit les dix étages à pied : plus de courant depuis qu'il ne paye plus ses factures. Passif depuis quelques années, il attend encore et toujours l'assistance promise par les dealers et refuse de se mettre au travail. Il pense à ses enfants qu'il avait mis à la merci des deux rapaces. Un jour il crut pouvoir profiter de leur conflit pour mieux vivre, mais désormais il est dépendant, du poison, de leurs fausses promesses, de leur faux amour.
Il regarde autour de lui, il n'avait pas sorti la poubelle depuis quelques mois, il le fera demain, trop fatigué de n'avoir rien fait de la journée. Il s'allonge sur le lit et ose rêver. Il ose espérer qu'un jour il n'aura plus besoin du poison et de la fausse attention, qu'un jour il travaillera pour payer ses factures, qu'un jour il ramènera ses enfants vers lui et les aidera à changer le monde, il ose espérer qu'un jour il sera...indépendant.
Il s'allonge sur le lit et s'injecte une « dernière » dose de dépendance. Promis, c'est la dernière. Demain, il sera un dépendant.

Amr JOMAA

21 novembre, 11h30 ; Watan s'éveilla, un peu trop tard, les réveils matinaux n'étant plus son point fort depuis ses premiers jours de dépendance. Première pensée, le poison. Pour ce faire, il ira ce matin voir l'un des dealers du quartier, le plus riche de la région. Celui-ci, depuis un certain temps, lui offre des doses par-ci et par-là en échange de ses services et de sa loyauté. « Esclavage moderne » s'écria l'un de ses fils le 22 août dernier !Avant même de se brosser les dents, de manger ou de se raser, Watan franchit les sacs poubelles et se dirige chez son trafiquant. Dans la rue, les gens sont beaux, souriants et en pleine forme. Lui est pâle, maigre et aigri. Les choses changent, la technologie évolue, le monde est désormais en perpétuel essor. Il regarde le ciel. Dans les années 60, il rêvait de devenir...
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