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Culture

Nous sommes tous humains, trop (in)humains...

Théâtre / Festival al-Bustan

William Shakespeare est mort il y a 400 ans, en 1616. Le Festival al-Bustan a eu la très heureuse et très bonne idée de programmer, pour un soir, la pièce des pièces, « Hamlet », montée par le Shakespeare's Global Theatre, la maison-mère du démiurge britannique. Un spectacle inégal, mais une occasion en or d'essayer de trouver une
réponse à une question qui a fait que le monde est monde.

05/01/2016

« Putain, mais je suis qui, moi ? »
Leonardo da Vinci a donné au monde sa Joconde. Dostoïevski ses Crimes et Châtiments. David Bowie l'album Let's Dance. François Truffaut son Dernier Métro. Ieoh Ming Pei sa Pyramide du Louvre. Et pourtant. La Vierge aux rochers, Les Possédés, Hunky Dory, La Femme D'A Côté, le Deutsches Historisches Museum, œuvres bien moins célébrées et adorées, recèlent, aussi subjectivement que cela puisse paraître, cent et une émotions plus fortes, plus pugnaces, plus collantes. Même si, bien sûr, le hasard n'existe pas, qu'il doit y avoir une raison, et une bonne, pour que le monde ait placé au sommet de son panthéon, dans des imaginaires collectifs furieusement métissés, cette Mona Lisa, ce Rodion Romanovitch Raskolnikov, cet ultrahit bowiesque de 1983, cette Deneuve au théâtre et ce verre et ce métal au cœur de la cour Napoléon.
Et puis, il y a Hamlet. La pièce des pièces – pendant que les gargantuesques Macbeth et Le Marchand de Venise, ou le somptueux Richard II – II, pas III –, sont zappés aux deuxième, voire ixième plans. C'est ainsi. C'est la loi de la nature. Et on ne (com)bat pas la nature. Le Globe Theatre, à l'entrée duquel, en 1599, était apposée Totus mundus agit histrionem, ou Le monde entier fait l'acteur, plus que toute autre compagnie, le sait bien.

« Putain, mais je suis qui, moi ? »
William Shakespeare est un démiurge. Tout a été, est et sera dit, raconté, inventé, fantasmé à propos de cet homme. Mais peu lui chaut : il s'en moque. Son don, il l'a fait à l'univers. Donner à voir du Shakespeare en Argentine en 1820, en Norvège en 2016 ou à Madagascar en 2100, peu importe où, peu importe quand, peu importe à qui, riches ou pauvres, obèses ou anorexiques, mamans ou putains, analphabètes ou doctorants, fascistes ou progressistes, peu importe, même, comment, c'est raconter une histoire en espéranto, c'est parler un langage universel et mitrailler d'images jamais vieillies, jamais surannées, jamais périmées, c'est toucher en plein cerveau, en plein cœur, en plein battoun. L'hyperuniversalité de William Shakespeare est terrifiante : chacune de ses œuvres ne fait pas qu'accompagner le monde et ses habitants, encore moins l'illustrer, mais elle l'explique, mais elle le punit, mais elle l'absout, mais elle le panse, mais elle l'incendie. Surtout, elle le protège.
Hamlet, en particulier.

« Putain, mais je suis qui, moi ? »
Tout le monde le sait : le roi est assassiné par son frère qui s'installe sur le trône puis épouse la veuve. Hamlet, le fils du roi tué et de la veuve tout juste remariée, neveu puis beau-fils de l'assassin, crève d'envie de venger son père en tuant son oncle/beau-père. Il n'y arrive pas. Il s'en veut. Il devient fou. Ou pense l'être – tout comme il est, ou pense l'être, amoureux d'une jeune diaphane qu'il n'a pas le droit d'épouser et qui finit mystérieusement noyée. Et puis, tout le monde meurt. Sauf le fils d'un autre roi, qui voulait tuer Hamlet parce que son père avait occis le sien : cet autre fils, Fortinbras, le double béni/maudit d'Hamlet, pardonne, et prend le trône. Les deux trônes, même, danois et norvégien.
Résumée ainsi, la masterpiece ressemble follement à une gentille telenovela, une coproduction soap-opera égypto-mexicaine à grand succès. Sauf qu'il y a Shakespeare.

« Putain, mais je suis qui, moi ? »
Sauf que ce Shakespeare-là, mort il y a pile 400 ans, a fait de son Hamlet un monstre protéiforme et métamorphe absolu (peut-être l'ultime), tour à tour, et/ou en même temps, héros immensément romantique et preux et/ou vulgaire John Doe velléitaire et boursouflé d'hésitations ; victime et/ou bourreau ; guerrier impénitent et flamboyant et/ou drama queen névropathe et fils à maman embourbé dans un Œdipe inversé et perverti ; fou et/ou hyperconscient (à moins que cela ne veuille dire la même chose) ; amoureux transi et/ou pédé refoulé ; stratège politique et/ou grand naïf acnéique, idéaliste et apeuré, marionnette et/ou marionnettiste (de fantômes)...
William Shakespeare a fait de son Hamlet (mais aussi de Claudius, de Gertrude, de Polonius, de Laërte, d'Ophélie et des autres) chacun d'entre nous, femmes et hommes, nous dans nos nuits, nous empêtrés dans nos démons et dans nos (non-)choix, nous obsédés par nos quêtes de telle ou telle étoile (le pouvoir, l'argent, l'amour, le bonheur, la loyauté à soi ou aux autres), nous citoyens du monde, d'un monde dégénéré, en 2016, comme jamais, nous humanité sur quelque Radeau de la Méduse, nous à la recherche éperdue d'une réponse à cette question toute simple, toute bête, mais qui a fait que ce monde est monde : to be or not to be ?

« Putain, mais je suis qui, moi ? »
Alors, ainsi, donc, quelle importance, finalement, que le prestigieux, le vaillant et l'obstiné Globe Theatre soit la victime expiatoire de son hyperfidélité systémique et linéaire, parfois abortive, aux mots et aux directions de William Shakespeare ? Quelle importance si Dominic Dromgoole, l'actuel directeur du Shakespeare's Globe Theatre, a choisi de jouer à fond le métissage globalisant, avec un Hamlet black et une Ophélie asiatique, s'il n'a pas osé aller jusqu'au bout du théâtre de planches, du big gang bang, jouissif comme jamais dans n'importe quelle salle de spectacle, de bateleurs et de bateleuses, s'il n'a pas voulu le 100 % upload de ses envies, de ses fantasmes de Cabaret dévastateur (le pantomime du théâtre dans le théâtre était inouï de beauté et de drôlerie), miroir sous cocaïne de notre XXIe siècle junkie, comme l'avaient fait Thomas Ostermeier et, surtout, l'inégalable Matthias Langhoff ? Quelle importance si la distribution est bancale, allant du parfait (le vieux Polonius, délicieusement busterkeatonien) au miscast affligeant (Gertrude, lost in transition), en passant par Hamlet himself, qui se contente d'assurer le minimum syndical ? Quelle importance s'il n'y avait pas hier soir, sur la scène du Bustan, presque aucune surprise et pas beaucoup plus d'inventivité ?
Aucune. Parce que le simple fait de re-présenter Shakespeare aux quatre coins de la planète en général, à Beyrouth en particulier, est, au-delà de la panacée culturelle, au-delà des indispensables catharsis et transferts, un acte politique salutaire. Parce que le Festival al-Bustan a rarement été aussi bien inspiré. Parce que les histoires de ce génie décédé en 1616 peuvent être racontées, (dé)montrées, offertes ou vomies chaque jour : elles sont ce sas stérilisé, ce passage obligé (et sécurisé) entre soi et soi-même, soi et l'autre, soi et le monde, un je(u) d'enfants, ou de Peter Pan, bref, elles sont, ces histoires shakespeariennes, Hamlet en l'occurrence, l'ébauche d'une solution à une sacrée/satanée énigme, qu'aucune carte d'identité, aucun passeport, aucun fondamental(isme) n'a su résoudre...
« Putain, mais je suis qui, moi ? »


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Distribution

Ladi Emeruwa : Hamlet
Keith Bartlett : Claudius/Polonius
John Dougall : Claudius/Polonius
Miranda Foster : Gertrude et autres
Jennifer Leong : Ophelia et autres

 

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