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Le monde en 2015

Yémen : un conflit inextricable ?

Retour sur une guerre aux enjeux internes et régionaux, dans une phase de reconfiguration géostratégique et de course pour le leadership régional.

05/01/2016

En septembre 2014, les rebelles d’Ansarullah (houthis), venus du Nord, prennent possession de Sanaa et contraignent le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi à la démission. Cet épisode remet en cause les fragiles équilibres confessionnels prévalant jusque-là et constitue un point de basculement dans un conflit aux racines historiques profondes. Le Yémen s’enlise alors dans une crise qui s’internationalise dès le 26 mars 2015 lorsqu’une coalition de pays constituée sous l’égide de l’Arabie saoudite entame sa campagne de bombardements intensifs dans l’objectif de rétablir Hadi dans ses fonctions et d’empêcher l’installation d’un pouvoir aux mains des houthis, perçus comme un vecteur d’influence de l’expansionnisme iranien, hostile à Riyad.

Retour sur un conflit historique aux enjeux internes et régionaux, dans une phase de reconfiguration géostratégique et de course pour le leadership régional.

Le conflit au Yémen, trop fréquemment perçu à travers le prisme d’une confrontation entre chiites zaïdites et sunnites chaféites, relève au premier plan d’une dynamique profane de guerre contre-révolutionnaire dans laquelle l’ex-président, Ali Abdallah Saleh, écarté à l’issue d’une transition politique qui aboutira à la formation d’un gouvernement de coalition sous la présidence de Hadi, tente de regagner le pouvoir. Dans cette entreprise de reconquête, les divisions sectaires seront instrumentalisées une nouvelle fois par l’ancien président Saleh qui les avait déjà cristallisées, sous sa présidence, par la répression féroce et la confessionnalisation de la révolte politique des houthis.

Depuis 2005, les houthis, dénonçant le processus de marginalisation politique de la communauté zaïdite à l’œuvre dès 1962 avec l’abolition de l’imamat et l’indépendance, sont en conflit intermittent avec le gouvernement central. La République arabe du Yémen (Nord) et la République démocratique et populaire du Yémen (Sud) avaient déjà reproduit les rivalités tribales traditionnelles, sources d’instabilité, et ce « tribalisme d’État » avait été aggravé par la privatisation nordiste du pouvoir au Sud (à partir de 1990).

La rébellion qui y a éclaté en 1994 pour imposer un partage équitable du pouvoir a été écrasée dans le sang par l’armée de Saleh, favorisant encore les mécanismes tribaux, qui se sont renforcés au Sud, où les velléités indépendantistes ressurgissent depuis janvier 2011 (manifestations d’ampleur contre le pouvoir de Saleh), accentuant encore les facteurs de division au sein de ce failed state : réunification superficielle, échec de l’édification d’un État de droit,  absence de construction citoyenne, etc. Si, en 2011, la transition politique aboutit à la formation d’un gouvernement de coalition sous la présidence de Hadi, la suite est un échec patent qui précipite la crise actuelle.

Le dialogue national prend fin en septembre 2014 avec l’offensive lancée par les houthis, qui s’emparent de Sanaa et poussent Hadi à la démission. Leur alliance circonstancielle avec Saleh, début 2015, renforce leur position et permet une percée fulgurante en direction de Aden, où s’est réfugié Hadi. L’institution à Sanaa d’un pouvoir pro-iranien entraîne l’intervention de l’Arabie saoudite, qui gère le dossier yéménite comme une affaire de politique intérieure.

 

 

Rivalités régionales

Le Yémen a effectivement toujours été soupçonné par Riyad de vouloir reconquérir les territoires annexés par l’Arabie à la suite du conflit de 1926-1934 entre les deux pays. L’Arabie y mène depuis une politique d’affaiblissement, recherchant selon de nombreux observateurs un pouvoir yéménite inféodé.

Lorsqu’en 1962, l’imam zaïdite Badr fut renversé par le général Sallal, Riyad n’a pas hésité à aider le premier contre le second (que soutenait Nasser), la différence religieuse ne semblant pas problématique pour éviter la déstabilisation des régimes traditionnels. Depuis la réunification de 1990, favorisée par Saddam Hussein pour affaiblir l’Arabie saoudite, les observateurs ont également attribué aux Saoudiens une aide discrète aux Sudistes mécontents, souvent d’anciens marxistes.

L’Arabie saoudite entend également contrôler la longue frontière commune (1 458 km), propice aux trafics, à l’immigration clandestine et aux déplacements des terroristes (el-Qaëda dans la péninsule Arabique-Aqpa et Daech), dont certains cherchent notamment à prendre les Lieux saints. Par ailleurs, le détroit de Bab al-Mandeb, porte d’entrée vers la mer Rouge, demeure le quatrième point de passage maritime le plus important au monde en matière de transport de pétrole. 

À ces raisons historiques, s’est ajoutée la menace iranienne, lors de la recomposition des rapports de force régionaux après l’accord sur le nucléaire (juillet 2014), Téhéran et Riyad voulant tous deux détenir la carte yéménite. Le soutien iranien aux houthis a donc constitué un facteur décisif dans la décision saoudienne d’intervenir. Toutefois, le degré d’implication de Téhéran semble loin d’être décisif, les acteurs locaux semblant avoir leurs propres agendas.  

Malgré la reprise des négociations tortueuses en Suisse (15 décembre), la perspective de règlement politique est encore lointaine. L’ex-président Saleh a rejeté tout nouveau round de négociations avec le gouvernement de Hadi, recherchant un dialogue avec l’Arabie saoudite qui n’entend pas cesser sa campagne militaire contre ses alliés de circonstance les rebelles houthis.

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