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Le monde en 2015

Le virage diplomatique américain, de La Havane à Téhéran

En juillet, deux accords historiques se sont succédé, permettant un rapprochement minimal mais nécessaire entre Washington et deux de ses antagonistes traditionnels les plus virulents : l'Iran et Cuba.

05/01/2016

Barack Obama peut être satisfait / l’année 2015 aura été celle de l’évolution historique des relations entre Washington et deux outsiders de la communauté internationale, La Havane et Téhéran.

Après plusieurs décennies de froid diplomatique,É et un accord historique signé le 30 juin, les États-Unis et Cuba ont rouvert le 20 juillet leurs ambassades respectives, concrétisant le rapprochement historique engagé il y a un an par Barack Obama et Raul Castro. Dans les deux capitales, cérémonies, gestes symboliques forts, conférences de presse et visites officielles se sont multipliés pendant l’été, sur fond d’approbation presque unanime aux États-Unis et ailleurs. Car les enjeux sont innombrables. Depuis que l’embargo a été imposé à l’île en 1962, des milliers de personnes ont traversé les quelques kilomètres la séparant des côtes américaines pour échapper à la pauvreté. Une normalisation des relations entre les deux gouvernements permettra par exemple de gérer les mouvements migratoires sans entraves de familles cubaines entières d’un pays à l’autre. Les activités touristiques et commerciales se retrouveront décuplées de part et d’autre, d’autant plus que l’économie cubaine ne peut que bénéficier d’une telle ouverture.

Toutefois, tout n’est pas joué d’avance entre les deux capitales, qui ont fait preuve de prudence malgré l’optimisme ambiant. Le secrétaire d’État américain John Kerry a dès le départ insisté sur les « nombreuses différences qui continuent à séparer » les deux gouvernements, alors que les États-Unis appellent régulièrement au respect des droits de l’homme. Son homologue cubain Bruno Rodriguez n’a pas hésité, quant à lui, à dénoncer la « soif excessive de domination » des États-Unis, appelant à « la levée totale du blocus, la restitution du territoire illégalement occupé de Guantanamo, ainsi que le plein respect de la souveraineté cubaine et l’indemnisation (du peuple cubain) pour les dommages humains et économiques » occasionnés au fil des années par Washington.

 

Victoire personnelle

À quelque 12 000 km de là, à Téhéran, un autre accord historique fait des remous d’autant plus importants qu’il a des retombées directes à court et long terme sur l’ensemble du Moyen-Orient, sinon sur la communauté internationale. Après douze ans de crise et de longues tractations sur le programme nucléaire iranien, la République islamique et les pays du P5+1 (États-Unis, France, Russie, Chine, Royaume-Uni et Allemagne) sont finalement parvenus à un compromis le 14 juillet à Vienne.

Ce qui est considéré comme une victoire personnelle de Barack Obama face à un Congrès américain plus que récalcitrant apporte ainsi la certitude que, pendant au moins dix ans, l’Iran ne cherchera pas à se doter de l’arme nucléaire. Il écarte aussi la perspective, si redoutée, d’une détérioration dangereuse sur le plan militaire de la situation dans la région déjà enflammée par le conflit syrien, entre autres. Si l’Iran voulait la levée immédiate de toutes les sanctions (US, UE et Onu), les Occidentaux ont préféré un processus plus graduel, en échange de limites considérables à l’enrichissement de l’uranium, aux activités de recherche et de développement, à la production de plutonium dans le réacteur d’Arak, etc. La levée des sanctions permettra notamment le déblocage de plus de 130 milliards d’euros d’avoirs gelés à l’étranger, alors que les détracteurs de l’Iran craignent justement que ces fonds puissent aider le Hezbollah ou le président syrien Bachar el-Assad, déjà solidement soutenu par le parti de Dieu, la Russie et la République islamique.

 

Cercle vertueux

En revanche, certaines mesures ont été maintenues plusieurs années encore, comme l’embargo sur les armes conventionnelles et sur les missiles balistiques. L’accord est en outre venu à point nommé pour l’Iran, particulièrement mal en point sur le plan économique. En effet, depuis la mise en place de sanctions internationales, la monnaie a vécu une perte de 80 % et le pays a vu ses exportations pétrolières baisser dramatiquement, alors qu’il puisait plus de 60 % de ses revenus dans cette industrie.

Un accord de cette envergure ne vient pas sans retombées majeures. Il existe un risque réel de crise interne en Iran même, tout comme c’est déjà le cas aux États-Unis. Au niveau régional, la nervosité grandissante chez les alliés traditionnels des USA, comme l’Arabie saoudite, les pays du Golfe ou encore Israël, qui redoutent un retournement d’alliance, pourrait les amener à prendre des décisions unilatérales aux conséquences désastreuses.

En attendant, après quelque 40 ans de gel diplomatique et de tensions avec la République islamique, il serait logique que l’accord sur le nucléaire enclenche une sorte de cercle vertueux permettant une meilleure intégration de l’Iran au sein de la communauté internationale. L’Iran pourrait ainsi devenir, sinon un allié, du moins un interlocuteur, notamment sur plusieurs dossiers brûlants comme l’Irak, la Syrie, le combat contre l’EI, le Liban, etc., où il est omniprésent politiquement et militairement, ne serait-ce que pour préserver son influence régionale face à l’Arabie saoudite. Le terrain syrien et l’accord nucléaire auront donc permis à l’Iran de s’imposer face au reste de la communauté internationale. Il est néanmoins impossible de savoir pour l’instant s’il pourra se maintenir dans cette position et si l’accord sur le nucléaire aura des retombées positives. Seules les prochaines années permettront de le savoir.

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