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Diaspora

Quand les communautés savent s’adapter aux changements

Afrique de l’Ouest

Ils sont des dizaines de milliers de Libanais à avoir émigré en Afrique. Une étude récente montre l'ampleur de leur influence sur les sociétés locales et met en avant les nouvelles concurrences de puissances émergentes.

Naji FARAH | OLJ
04/01/2016

«Par leur frugalité, leur ténacité, leur sens des affaires, les émigrants libanais sont des concurrents redoutables ; s'installant dans les lieux les plus reculés sans souci de confort, envoyant leurs camions automobiles sur des pistes invraisemblables, ils collent au producteur indigène.» Cette constatation du géographe français Charles Robequain, faite en 1937 à propos des émigrants du continent africain, s'applique également aux grands pays de l'émigration libanaise, en Amérique latine en particulier. Elle explique la présence des Libanais et leur faculté sociale d'adaptation partout dans le monde.
Dans une étude remarquable publiée dans la revue géopolitique Diploweb, Xavier Auregan, doctorant à l'Institut français de géopolitique – Université Paris VIII, détaille le rôle de la communauté libanaise en Afrique de l'Ouest. Une communauté « victime de représentations xénophobes ou encensée, mais paradoxalement recherchée et montrée en exemple, qui a participé, vécu et observé le XXe siècle aux côtés des autochtones, de la création à la dissolution de l'AOF (Afrique occidentale française 1895-1958), et jusqu'à l'entrée dans le XXIe siècle ».
Xavier Auregan poursuit: «Avant 1960, l'intégration réussit pour la majorité de ces migrants et en particulier pour les familles ayant eu d'excellentes relations avec la puissance coloniale qu'était la France. Après l'octroi de l'indépendance aux divers pays, les Libanais ont poursuivi leur bonne intégration en entretenant de bonnes relations avec les acteurs économiques et politiques africains des pays concernés. Aussi, bien que contrainte pour beaucoup, l'émigration se révéla-t-elle une opportunité économique pour certaines familles aisées, éduquées et ambitieuses.»

Des chiffres éloquents
En 1970, à Abidjan, la communauté libanaise compte environ 10 000 personnes contre 20 000 en 1979, puis 60 000 en 1987. À la même époque au Sénégal, elle est forte d'environ 30 000 personnes, auxquels il faut ajouter 15 000 en Sierra Leone et au Nigeria. Quelque 80 usines des 800 que compte la Côte d'Ivoire appartiennent à des Libanais.
À l'échelle régionale, ces acteurs libanais, devenus incontournables, contrôlent 80% de la commercialisation du diamant et environ 60 % du commerce global sierra-léonais. En Gambie, État peu touché par l'immigration, les centaines de ressortissants libanais, encouragés par les faibles tarifs douaniers, se sont spécialisés dans le commerce de réexportation vers les États sous-régionaux (Sénégal, Mali et Guinée). Au Sénégal, les Syro-Libanais possèdent
environ la moitié des petites et moyennes entreprises.

Le rôle actif de la France
Dans son étude, M. Auregan rapporte: «Cependant, l'élément déterminant de l'émigration libanaise reste principalement le fait et la volonté de la puissance mandataire du Levant (la France). L'expansion coloniale en Afrique de l'Ouest exige un lourd investissement, tant en hommes qu'au niveau budgétaire. Afin d'encadrer les différents commerces (arachide, matières premières...), d'occuper les comptoirs et, in fine, d'effectuer un maillage de négociants et d'intermédiaires au sein de l'AOF, Paris trouve en ces Libanais les acteurs idoines. Leurs statuts d'intermédiaires les rendent indispensables aux administrateurs français, qui y voient non seulement le chaînon manquant entre les producteurs autochtones et les grandes maisons françaises, bordelaises et nantaises notamment, mais également (et finalement) une main-d'œuvre utile qui ne rechigne aucunement à encadrer directement les petits paysans locaux.»
«Acteurs du développement ouest-africain et en partie garants de sa stabilité économique, les Libanais d'Afrique occidentale sont actuellement directement en concurrence avec les ressortissants des puissances émergentes qui trouvent dans les marchés africains des niches et portes d'entrée concurrentielles, poursuit-il. Concurrencés par l'arrivée de centaines de commerçants chinois sur le boulevard du Centenaire à Dakar ou à Adjamé pour Abidjan, les grossistes libanais disparaissent progressivement de ces secteurs. Une guerre économique que l'on a déjà perdu», selon Sam, l'un des derniers Libanais à proposer des marchandises chinoises
Et de conclure: «L'évolution des professions occupées par la communauté libanaise africaine a déjà démontré les qualités d'adaptation de cette communauté. Les nouvelles concurrences imposées par la Chine ont d'ores et déjà permis une réorientation des investissements (transports, industrie, manufactures, services). C'est bien ici que réside l'enjeu économique de la communauté libanaise au XXIe siècle. »

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