À une époque où la médecine et les médecins au Liban sont parfois soumis à des pressions et contestations injustifiées, voici quelques réflexions sur l'exercice de la médecine...
À la suite d'une intervention chirurgicale laborieuse et hémorragique ayant permis de sauver la vie d'une femme enceinte et de son bébé, je passe le lendemain avec l'infirmière pour rassurer la mère et lui fournir les explications nécessaires. Alors que je m'attendais à un mot de gratitude, quelle ne fut ma surprise de l'entendre me dire : « Mais c'est votre devoir... Voulez-vous donc que j'embrasse vos mains ? »
Frustré par cette réponse ingrate, je lui réponds du tic au tac : « Un simple sourire m'aurait suffit. »
La veille de Noël, le 24 décembre, la maternité de l'hôpital de Bhannès, qui abrite un centre antituberculeux, me téléphone à Beyrouth pour m'informer qu'une femme tuberculeuse est en train d'accoucher, et que ni médecin ni sage-femme n'osent entrer dans la pièce à cause du risque de contamination. Je monte aussitôt à Bhannès, et devant le perron de la maternité couvert de verglas et de neige, je glisse par terre, ce qui provoque un trauma du genou avec douleur intense. J'ai toutefois refusé d'aller faire une radiographie avant de délivrer cette femme seule qui hurlait de douleur et qui a eu finalement un garçon. On m'a pris ensuite au service de radiographie en chaise roulante, où on a diagnostiqué une fissuration de la rotule. Ce fut un vrai conte de Noël...
Pendant la guerre civile libanaise, j'étais responsable de la maternité de l'hôpital de Dahr el-Bachek, région contrôlée à l'époque par l'armée et qui était bombardée de partout. Je venais sous les bombes pour aider les femmes enceintes originaires en majorité du littoral du Metn et je recevais souvent les remontrances des bonnes sœurs de l'hôpital, bien conscientes des risques de mes déplacements. On accueillait également des blessés civils et militaires de Roumieh où était basée l'artillerie de l'armée libanaise. L'hôpital, qui appartient au ministère de la Santé, a été visé directement à plusieurs reprises et on a eu la vie sauve par miracle.
On ne touchait pas d'honoraires à l'époque jusqu'à l'arrivée de Médecins du monde sous l'impulsion du Dr Bernard Kouchner, qui ont élu domicile dans une villa à Baabdate, nous octroyant cent dollars par mois.
Cela me rappelle la conférence donnée à l'hôpital Saint-Georges, où je pratiquais, par Mgr Yazigi, aujourd'hui patriarche des grecs-orthodoxes et à l'époque doyen de la faculté de théologie de Saint-Jean de Damascène à Balamand, conférence au cours de laquelle il a raconté l'histoire de ces 21 saints, médecins orthodoxes, appelés les Médecins Sans Sous, ou les Aadimine al-Fidda. Telle était notre condition à l'époque.
En ces temps difficiles où les médecins sont parfois pris pour cibles par des médias écrits et audiovisuels, et où le sensationnalisme prime souvent sur l'authenticité, pense-t-on encore à ces médecins aux mains, au cœur et aux blouses blanc(he)s qui, fidèles au serment d'Hippocrate et à un certain idéal de la médecine, ont aimé et aidé le Liban à leur façon ?
Docteur Alexandre AOUN
Chirurgien-gynécologue Arabie saoudite


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