Noël est le rougeoiement de l'esprit. Dans un monde où la fixation sur la matière se fait tous les jours plus dense, il est bon de s'arrêter, l'espace d'une méditation, sur l'incontournable pérennité de ce parfum spécifique qui embaume l'univers et qui a pour nom « l'esprit ». Parce que non seulement l'esprit imprègne mais il régit aussi.
Il aura fallu des millions d'années pour que vienne à maturité cet élément premier de la création. Il aura fallu attendre que la longue évolution de la matière finisse par révéler au grand jour les vibrations intimes de la vie qui sommeillaient en son sein. Alors, d'un règne à l'autre, du règne minéral au règne animal, en passant par le règne végétal, l'esprit, comme « une onde qui bout dans une urne trop pleine », s'y sera forgé son chemin pour éclater lumineusement à travers la version ultime du développement des êtres vivants : le nec plus ultra, l'homme.
Tel un calice sacré et consacré, le corps humain dévoilait de la sorte son pain nourricier, hostie sans laquelle nulle forme de vie ne peut atteindre ni prétendre à sa plénitude. En en prenant conscience, l'homme s'est ainsi retrouvé forcé d'harmoniser les rapports entre les deux bases constituantes de son essence même : la matière et l'esprit. Difficile et redoutable mission dévolue à l'infiniment petit par l'infiniment grand. Promu maître d'œuvre, charpentier d'une création en continu, l'infiniment petit était catapulté à l'intérieur de l'espace-temps jusqu'au rang de contremaître particulier au service de l'esprit universel...
Que ces considérations aux relents philosophico-mystiques n'effraient pas mon lecteur. J'ai seulement tenté, usant de termes simples, de braquer l'attention sur la valeur existentielle de notre personne et sur le fait que, dans la subtile dualité unissant matière à esprit, c'est ce dernier, finalement, qui détient la suprématie. Dès lors qu'il s'incarne en nous et parmi nous, l'esprit ne souffre nul artifice et nulle justification. Seule, la pureté de son absolu lui sert de parure. Voilà qui doit expliquer le sens profond de l'extraordinaire événement survenu il y a environ vingt siècles : la naissance hors du commun d'un enfant-symbole dépourvu, à dessein, des accessoires encadrant d'habitude une venue au monde : une étable pour décor, une botte de foin en guise de berceau, le souffle tiède d'un bœuf au titre de chaleur ambiante...et rien que des chiffons pour son emmaillotement. Tels furent les détails du dépouillement voulu pour annoncer l'entrée dans notre monde de l'Innocence.
Parce que la vérité, nous le savons bien, n'a pas besoin d'ornements. Parce que la vérité s'exprime hors du temps et du lieu, sans autre recours que son message de lumière. Noël, conséquemment et contrairement aux croyances folkloriques, n'appartient donc pas à ceux qui sont nés ou qui se disent chrétiens. Noël est « partie intégrante » de l'histoire de l'humanité. Sur cette terre où Noël ne pouvait pas ne pas advenir, sur cette terre où se côtoient, dans un regrettable tumulte, juifs, chrétiens, musulmans et athées, Noël s'affiche superbement comme un défi face à tous les égoïsmes. C'est précisément ce que nous suggèrent les deux yeux tendrement écartés du divin enfant. C'est ce à quoi nous invitent ses adorables petites mains tendues en avant. C'est ce vers quoi nous supplient ses premiers cris de nouveau-né.
Or, à constater la suffisance, la corruption et la soif de pouvoir dont n'ont cessé de faire preuve ceux qui prétendent gouverner les nations, il ne reste aux bien-pensants que la perspective du vertige ou celle du désespoir. Ce qui se passe actuellement autour de nous et dans le monde n'est pas autre chose que l'illustration sur le terrain de ces calculs étriqués, érigés en palmarès de la matière et en adoration du veau d'or. La société de consommation, née fatalement de la connexion des instincts avec le mépris de toute éthique, est en train de dévoyer, si nous n'y prenons garde, les composantes de notre être pour les dévier irrémédiablement du chemin tracé dès les origines de l'univers. J'entends par là le phénomène inouï de la bien nommée « montée de conscience », seul sommet et seul accomplissement dignes de justifier le sens de notre vie et de répondre correctement aux questions premières et dernières.
Il ne suffit plus, aujourd'hui, que Noël, inlassablement, soit fêté une fois par an. Noël devrait plutôt accompagner notre vie au quotidien. Car Noël est l'appel lancinant de cette force universelle qui mène nos destinées. Et c'est dans l'amour que réside sa meilleure expression. L'amour, sève intarissable qui inonde à son tour la matière. Sauf que, hélas, nous le ravalons allègrement au niveau des pulsions primitives, aveuglés que nous sommes par la jouissance des nourritures terrestres.
Il est heureux, à tout le moins, de savoir que Noël, entêtement proprement divin, nous obsède sans répit. Car en chacun d'entre nous, l'intellectuel, l'homme de science, l'artiste, l'économiste, le travailleur ou le simple mortel, revient toujours au soir de Noël, cette émotion cristalline qui est le reflet de « la note individuelle vibrant au diapason de l'appel du TOUT ». Devant le sourire de l'enfant dénudé, personne n'est insensible. La face de l'innocence est le sceau, le label de notre condition humaine. Sans l'amour et tout ce qui en découle, sans l'esprit et tout ce qui en ressort, il n'y a pas d'être humain digne de ce nom. Aussi Noël est-il le noyau central de tout départ et la promesse indéfectible de notre rayonnement personnel dans le royaume de l'esprit.
En cette veillée sainte de Noël, que nous soyons au pied de la crèche pour les uns, ou devant un sapin illuminé pour les autres, scrutons et essayons d'assimiler le message que l'éternel nouveau-né nous communique de toute la force de son dénuement et de son apparente faiblesse. Puissent les Libanais, unis par la citoyenneté et par la pensée, se promettre, malgré l'infantilisme de leurs dirigeants, de venir à bout de la pourriture ambiante qu'ils ont eux-mêmes, par ailleurs, contribué à provoquer. Parce qu'au-delà des menaces et des rugissements, plus fort que le rougeoiement des guerres et de la barbarie, l'esprit, lui, offert en pâture à notre intelligence, devra assumer d'une façon ou d'une autre, tel un infaillible magnétisme, la victoire de l'Innocence.
Tels sont mes vœux de Noël à tous mes lecteurs, à tous mes amis...
Nos lecteurs ont la parole - Louis Ingea
Sur cette terre où Noël advint...
OLJ / le 23 décembre 2015 à 00h00


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