Les cloches de minuit vont carillonner la veille de la Nativité comme chaque année, et les traditions – quoi de plus beau, surtout lorsqu'il s'agit de fêtes ? – persistent envers et contre tout. En dépit d'une situation mondiale « terrorisante » et des terroristes et autres kamikazes qui font la fête à leur façon.
Quid des bons Libanais que nous sommes ? Nous maintenons mordicus ces rituels festifs qui ne sont plus rien d'autre qu'ostentation et boulimie à tous les niveaux, et faisons fi de tout. Un tout qui englobe une montagne de problématiques. S'il est vrai que nous bravons toutes sortes de difficultés et autres maux depuis des décennies, on peut néanmoins affirmer, sans être accusés de surenchère, qu'en cette fin d'année, nous croulons sous le poids de nos malheurs. Nous sommes ensevelis, voire étouffés (c'est bien le cas de le dire) par une situation pour le moins désastreuse depuis plusieurs mois. Politiquement désastreuse, pour ne rien changer. Économiquement, pour compléter le tout et, par voie de conséquence, socialement. Cerise sur le gâteau : les tonnes de déchets que l'on a vite fait d'oublier, comme prévu, et que l'on essaie vainement de camoufler dans les lits des fleuves, des vallées plus ou moins profondes et sous des ponts, tout en y accrochant – tenez-vous bien – des décorations lumineuses savamment alignées. Mieux encore, ce village du Liban-Sud où la municipalité a cru bon installer un arbre atteignant sept mètres de haut, de quoi faire un pied de nez à nos montagnes d'ordures ! La nuit, tous les chats sont gris. Le ridicule ne tue pas. C'est la fête, quoi. Nous baignons dans un déni à nul autre pareil... Cette stratégie de défense qui permet d'éviter, sinon de nier une réalité. Mais au point où nous en sommes, nous frôlons la schizophrénie. Une idée subjective fantasmée, voire un monde déréel, se substitue à la négation d'une réalité extérieure. Nous sommes en plein dedans.
Sans compter tout le stress qui accompagne la période des fêtes et s'installe de plus en plus tôt chaque année. En des temps meilleurs, les préparatifs – englobant l'installation du sapin et de la crèche, le choix judicieux des cadeaux, l'attente du Père Noël pour les enfants – commençaient début décembre, et c'était la joie. Aujourd'hui, en cette période funeste, cette manne financière – il faut bien le dire, voilà ce que sont devenues les fêtes de fin d'année – commence dès le mois d'octobre par le matraquage, c'est peu dire, publicitaire qui nous tombe dessus vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La crise économique n'arrange pas les choses. Soit. Mais tous les subterfuges et autres « Black Fridays » du marketing ne suffisent même pas à nous inciter à consommer. Pas âme qui vive dans notre « beau » centre-ville très élégamment décoré et illuminé. Les artères les plus chics de la capitale sont vides et, il faut bien le dire, tristes à voir. Et pourtant, le calvaire des embouteillages est bel et bien là. Du coup, une sorte de dégoût s'empare de la plupart d'entre nous, pour ne pas dire de la majorité des citoyens. Si vous en faites partie, vous êtes des « noelophobes ». Ce phénomène est universel et atteint même des individus vivant dans des pays dotés d'un chef d'État et... débarrassés de leurs ordures. Il ne faut donc pas s'en faire si nous sommes de plus en plus nombreux à être touchés par ce malaise plus que légitime en cette fin d'année 2015. Le contraire eût été étonnant.
Mais tout n'est pas fini. Il y a encore le réveillon de la Saint-Sylvestre, le saint des saints. Cette fameuse soirée célébrant en beauté le passage à la nouvelle année est censée véhiculer son lot d'espoirs et de bons augures pour des jours meilleurs. Se gaver de mets raffinés et luxueux serait de bon augure, dit-on. Une façon d'envisager avec « confiance » la nouvelle année et de la placer sous le signe de la « prospérité ». Confiance... Prospérité... Des termes qui sonnent plutôt creux. En dépit d'une « annus horribilis », on continue quand bien même à parier sur l'avenir. C'est presque normal, car de pire il ne peut y avoir. C'est cela l'espoir dans un pays qui va à vau-l'eau.
Marianne SARADAR BARAKAT


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