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Moyen Orient et Monde - Compte rendu

Des révoltes de 2011 à l’essor de l’EI, une évolution prisonnière de l’histoire

Trois experts analysent les grandes transformations régionales.

Un membre de l’EI brandit le drapeau de l’organisation lors d’une parade militaire à Raqqa en juin 2014.

Dans le cadre d'une conférence sur les conflits au Moyen-Orient organisée par l'Institut de sciences politiques de l'Université Saint-Joseph, trois intervenants ont analysé dans une approche historique les grandes transformations régionales post-2011.

Ainsi, à la veille de la commémoration de la mort de Mohammad Bouazizi en janvier 2011, et cinq ans après le début du printemps arabe, Karim Émile Bitar, professeur à l'institut des sciences politiques de l'Université Saint-Joseph et spécialiste du Moyen-Orient, dresse une étude comparative des changements intervenus en Tunisie et en Égypte, depuis le début des soulèvements. Partant du constat que la Tunisie incarne la seule success story dans la conduite du processus de transition démocratique, il insère cette trajectoire dans la « particularité de l'histoire d'un pays à l'avant-garde des réformes social-libérales dans le monde arabe ».
La stratégie des acteurs politiques de la transition privilégiant la voie de la négociation et les mécanismes de la démocratie participative a également été déterminante dans ce parcours. Dans une phase post-2011 où les États arabes sont défaillants, la Tunisie apparaîtrait encore comme un modèle de stabilité.

Karim Bitar relativise néanmoins cette approche en rappelant les critiques d'analystes tunisiens (Nadia Marzouki, Hamza Meddeb) qui concluent au « mirage tunisien, face à l'ampleur des défis persistants pour forger un nouveau pacte social ». À l'instar de la Tunisie, l'Égypte est un pays également homogène mais qui a suivi une trajectoire différente. Celle-ci s'explique par un ensemble de facteurs d'ordres politique, économique, démographique, etc, la réalité d'un pouvoir aux mains de l'armée, une culture partisane faible, des problèmes économiques structurels dans un pays qui connaît l'un des taux de pauvreté les plus élevés du monde arabe...

Ces particularismes expliqueraient une transition avortée par le coup d'État militaire de juillet 2013. Karim Bitar citant les analyses de Hussein Agha et Robert Malley rappelle également la « complexité des situations où la révolte n'a pas opposé uniquement une population à un régime, mais une partie de la population à une autre, et un régime à d'autres pays ». C'est le cas du « scénario syrien qui renferme ces trois dimensions à travers une polarisation communautaire et une ingérence étrangère massive ». La Turquie, aujourd'hui principal soutien de l'opposition syrienne, a surfé sur la vague des révoltes arabes et opéré un changement brutal.

(Lire aussi : La Tunisie marque sans faste le 5e anniversaire de sa révolution)

 

Ruptures stratégiques
Jana Jabbour, docteur en sciences politiques rattachée au CERI, s'est intéressée au changement de fond intervenu dans la politique étrangère de la Turquie au Moyen-Orient en identifiant trois périodes majeures. La période antérieure aux années 2000 où « la Turquie profondément marquée par la tradition kémaliste voit d'un œil terne cette région déchirée par les conflits, secouée par des crises multiformes, et dans l'incapacité de faire face aux exigences de la modernité ».

Mais avec l'accession au pouvoir de l'AKP en 2002, une première rupture est introduite dans une vision stratégique renouvelée : la promotion d'une diplomatie reposant sur le zéro problème avec les voisins. « Cette attitude n'est pas dictée par un retour au panislamisme mais bien par la nécessité pour Ankara de se constituer un hinterland au Moyen-Orient afin d'étendre sa zone d'influence et s'élever au rang de puissance régionale. » Cette approche théorisée par l'actuel Premier ministre, Ahmet Davutoğlu, dans son livre Profondeur stratégique, repose sur une « représentation instrumentaliste » du Moyen-Orient et s'exprime dans le rôle actif de la diplomatie turque : « Pacification des relations et rapprochement avec les pays arabes, discours néo-tiers-mondiste renfermant la promesse d'une aide au développement en contre-partie du ralliement à la Turquie, enfin un rôle de médiateur dans les crises et l'instrumentalisation de la question palestinienne », avec, d'un côté, la contradiction entre un discours et des gestes symboliques propalestiniens qui cristallisent les passions, et de l'autre, une coopération économique renforcée avec Israël.

Enfin, le soft power turc qui en fait un pôle d'attraction pour le monde arabe. Ce soft power commence à s'effriter à partir de 2011, conséquence d'une deuxième rupture stratégique dans le contexte des révoltes arabes. « Après s'être longtemps accommodé des régimes autoritaires allant jusqu'à investir 30 milliards de dollars dans l'économie libyenne du colonel Mouammar Kadhafi et se présenter comme l'"ami" de la Syrie de Bachar el-Assad, la Turquie d'Erdogan résout le dilemme idéalisme/realpolitik au profit de la realpolitik. » Pour Jana Jabbour, ce passage d'une politique d'adaptation au changement à une politique d'impulsion du changement avec un appui aux oppositions en Syrie et au groupe État islamique (EI) s'est avéré une erreur très coûteuse pour la Turquie d'Erdogan qui persiste dans le déni de la réalité et refuse de questionner ses choix politiques.

(Lire aussi : Le spectre de Kadhafi continue de hanter les esprits)

 

L'EI, un legs de l'histoire tourmentée du monde arabe
Dans l'analyse des nouvelles menaces apparues dans un Moyen-Orient en recomposition, le journaliste et ex-directeur de l'Institut Issam Farès pour la politique publique et les affaires internationales, Rami Khoury, consacre son intervention à l'État islamique (EI), au centre aujourd'hui de toutes les préoccupations. Pour Rami Khoury, « vaincre l'EI nécessite de comprendre les causes structurelles qui ont favorisé son apparition, le comportement de ses acteurs et son pouvoir d'attraction ».

L'analyste rétablit la signification profonde du phénomène EI, qui présente une nouveauté en érigeant un État avec ses attributs fondamentaux dans des frontières redécoupées, mais dont les formes de gestion publique, de contrôle « se retrouvent à des degrés divers dans les structures politiques autoritaires qui dominent les sociétés arabes ». Selon l'analyste, l'État islamique est un « produit de l'histoire des sociétés arabes et non pas de l'islam en tant que dogme religieux ». L'EI est né de l'histoire mouvementée de la région, ses crises structurelles depuis les indépendances et l'échec des constructions nationales, il est aussi la résultante des interventions étrangères pour empêcher la désintégration d'un monde hérité de la gestion coloniale et la recomposition d'un nouvel espace.

Après avoir dans une remise en perspective historique cité les facteurs économiques, politiques, socioculturels, pour mieux cerner l'origine du phénomène EI, l'analyste tente de comprendre les motivations profondes qui poussent des individus à s'identifier ou à adhérer au groupe EI. Il énonce plusieurs raisons à cette attraction. « Si les motivations idéologiques interviennent dans certains cas, c'est souvent l'absence d'alternative politique crédible qui conduit des individus en perte de repères, marginalisés ou exclus à rejoindre l'EI ».

Dans d'autres cas, l'organisation est un cadre pour la promotion professionnelle et sociale et incarne une chance de succès dans des sociétés ou les perspectives d'avenir se sont assombries. L'EI incarne donc un modèle d'attraction dans un contexte marqué par le retour du religieux et une « conception réductrice de l'identité principalement perçue à travers sa composante religieuse ». Selon Rami Khoury, après l'échec de la construction des États de droit, la gestion autoritaire des régimes et la répression massive des opposants politiques et des islamistes ont transformé les prisons en laboratoires de la radicalisation et en « incubateur du terrorisme ». Le rôle décisif dans la création de l'EI est joué par les interventions étrangères. Pour l'analyste, il est possible aujourd'hui de « vaincre l'EI militairement, mais pour l'abattre idéologiquement, il faut une compréhension réelle de l'ensemble des causes qui lui ont donné naissance ».

 

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