Il y a une chose qui frappe lorsqu'on observe les rues de Beyrouth et de la plupart des villes libanaises. Un phénomène qui n'existe presque nulle part ailleurs : la rareté de la circulation piétonne, et ce dans des villes dont les rues sont pourtant engorgées de voitures, avec une circulation extrêmement lente, sans parler des embouteillages très fréquents où, parfois à chaque 10-15 mètres, on risque de rester cloué à sa place, sans bouger, durant pas moins de 3-4 minutes. En multipliant la moyenne de 3,1 m/2 minutes par une dizaine d'arrêts, cela fait environ 35 minutes, rien que pour traverser une artère principale à une heure de pointe. Pourtant cela est assez courant dans nos villes, mais le phénomène n'est pas là, car, alors que ce chaos est en train de se dérouler, ne vous est-il pas arrivé de jeter un coup d'œil sur nos trottoirs (lorsqu'ils existent évidemment) ? Vous remarqueriez alors que le nombre de piétons est négligeable. Ainsi, il ne serait pas étonnant de constater, en début d'après-midi d'un jour ouvrable ordinaire, entre le rond-point de Tabaris/Achrafieh et celui de Sofil/Achrafieh (un tronçon d'environ 200 mètres), la présence d'environ 250 voitures, bloquées par l'embouteillage, mais dont le moteur est en marche, et d'autres qui sont garées (en 1re et 2e files évidemment), sans compter celles qui sont garées dans les parkings publics de la région. Vous découvririez alors qu'il n'y a pas plus d'une vingtaine ou trentaine de piétons, c'est-à-dire à peu près le dixième du nombre des voitures.
Il s'agit d'un phénomène mondial unique et insolite, car dans les villes des autres pays (y compris celles du tiers-monde), la situation est complètement inversée. Si nous avons affaire à une de ces villes, on pourrait trouver à peu près le même nombre de véhicules, sur un tronçon semblable à notre échantillon d'Achrafieh (dont ceux qui sont garés, mais d'une manière correcte), mais là où tout diffère, c'est la densité des passants, dont le nombre pourrait facilement correspondre à 5 ou 6 fois celui des automobiles, c'est-à-dire pas moins de 1 250 personnes. Ainsi, l'écart avec Beyrouth est plus qu'énorme.
Vous vous demandez pourquoi ? La réponse est simple : l'absence de transports publics dignes de ce nom. Ni métro ni autobus appartenant à l'État et gérés par lui ou la municipalité, qui soient propres et ponctuels (rien à voir avec les quelques vans appartenant à des sociétés privées, sales, qui n'hésitent pas à interrompre la circulation pour faire monter ou descendre un passager), ni trolleys, ni tramways, ni rien. Certains pourraient penser au vélo, si compact, léger, simple, propre et non polluant, comme pis-aller, mais je doute que ce soit une solution pratique, vu la topographie du pays (trop de montées et de descentes, en sus du risque de se faire renverser par un des chauffards fils à papa dont regorge le pays).
À cette lacune, il faudrait ajouter l'état épouvantable de nos trottoirs (quand ils existent), pleins de trous et occupés par des voitures mal garées. S'il en reste un petit tronçon sans crevasses et sans voitures, eh bien vous y verriez alors les propriétaires des boutiques attenantes étaler leurs marchandises (fruits, légumes, etc.), ou alors quelques amas d'ordures (comme cela devient courant par les temps qui courent). Vous pourriez aussi assister à quelque chose de plus amusant : ces mêmes boutiquiers, bien installés sur leurs chaises plantées sur les trottoirs devant leurs boutiques, en train de se livrer à des parties de trictrac, tout en fumant leur narguilé ;
paysage typiquement libano-tiers-mondiste.
Résultat : pour se déplacer, que reste-t-il au pauvre piéton, s'il ne veut pas zigzaguer entre les voitures ? Sa voiture ou le taxi-service et (pour les plus nantis) le taxi tout court. Donc rien que des voitures, qui sont hélas un moyen de transport coûteux et très polluant, avec tout ce que cela peut engendrer comme problèmes respiratoires et maladies pour la population, et, par conséquent, de frais médicaux privés et publics, le tout se répercutant sur l'économie nationale, dont la productivité est ainsi réduite drastiquement. Parce que si nous prenons, comme échantillon, des employés et fonctionnaires ordinaires : au lieu de se lever mettons à 7 heures du matin, de quitter leur domicile à 8h et d'arriver à leur travail à 8h30 en se déplaçant dans un véhicule de transport public régulier, bon marché et efficace (comme dans la plupart des villes du monde), ils sont obligés de se lever à 6h, de monter dans leur voiture à 7h-7h30 (selon la proximité ou l'éloignement du lieu de travail), pour arriver à 8h-8h30, sauf imprévu (pourtant les imprévus sont légion). Même chose pour le retour. Bilan : environ deux heures perdues par jour, à défalquer du sommeil et/ou du temps réservé au repos ou aux loisirs, auxquelles il faut ajouter les frais d'entretien, de déplacement et de parking de la bagnole et une forte tension durant les déplacements. Il ne faudrait donc pas s'étonner de la baisse de productivité d'une entreprise, lorsque ses employés sont soumis à de telles pressions.
Il est un fait indéniable que les transports publics sont beaucoup plus rapides et économiques que les voitures privées, car leur existence contribue à réduire automatiquement et considérablement le nombre desdites voitures en circulation, libérant ainsi les routes et la chaussée de l'encombrement, des embouteillages et de l'excès de pollution causés par les autos privées, tout en économisant aussi, aux personnes concernées, le temps perdu à chercher un endroit pour se garer.
Donc, vivement un réseau de transports publics approprié, décent et suffisant, couvrant tout le territoire !
Élie Michel NASARD


Excellente description de la situation tres veridique du transport au Liban! Mais qui va vous ecouter Mr. Nasard?
15 h 36, le 18 décembre 2015