Chaque matin, c'est la même chose, j'ouvre mon journal, je parcours les titres, je me plonge dans quelques articles décrivant la situation, je m'énerve un peu, je hoche la tête, je tente de mettre de l'ordre dans les idées qui se bousculent tel un torrent dans mes méninges, je mets sous tension l'ordinateur pour écrire quelques phrases bien senties à l'adresse des personnages qui nous dirigent si mal.
Je noircis quelques lignes, mes doigts refusent de continuer à pianoter sur le clavier, quelque part sous mon scalp, un goulot d'étranglement agit, mes pensées viennent au ralenti, puis le flux se tarit, c'est le noir le plus total, l'écran reste blanc. Comme si je n'avais rien à dire, plus un mot à écrire, je suis en panne de sens dans un désert encombré de personnages bruiteurs, parasites rampants jouant à pile ou face le sort de mon pays, le mien, le nôtre, celui des générations futures.
Et je remonte le temps, quelle faculté magique Dieu a donné à l'homme de se souvenir de ses moments heureux, un peu moins de ses peines.
Je revois la République, ses ors, sa grandeur, sa splendeur. Les présidents entourés des ministres, députés et autres grands commis de l'État en habits d'apparat lors de cérémonies à caractère national, ou au cours d'une réception donnée en l'honneur d'un hôte de marque, un roi, un chef d'État étranger, une personnalité d'envergure internationale.
Comme ces cérémonies nous manquent et combien la République a régressé. De cette grandeur, il ne me reste plus que de beaux souvenirs. La République n'est même pas décadente, elle s'étiole, se dilue, se divise en plusieurs petites républiques avec chacune un chef qui se tient bien haut sur ses ergots comme un coq sur ce monticule de déchets jonchant son royaume.
Et c'est là que les peines bien qu'amorties par le passage des ans reviennent à la surface, timidement d'abord, puis avec insistance, vous démangent, vous pincent, vous font un peu mal, vous soutirent un petit sourire narquois, promènent votre imagination dans les méandres du passé. Vous n'avez d'autre choix que de vous rendre à leur évidence ressortant le fameux « et si... ».
Vous y plongez tête première. Et si au lieu du chaos, nos égoïstes fanfarons avaient choisi le député, le ministre, l'homme de loi, le tribun, pour président, nous n'aurions pas eu à connaître de tous ces déboires, ni de Taëf, encore moins de Doha. Nous n'aurions pas à courir derrière ou pleurer des prérogatives pratiquement jamais utilisées.
Certes, des aménagements constitutionnels auraient été introduits, sans doute devaient-ils l'être, mais nous aurions économisé beaucoup de morts, de destructions gratuites, de haine, de guerres internes plus incohérentes l'une que l'autre et aussi cette réitération de la terrible vacance du pouvoir suprême, qui n'a plus rien de suprême, ayant été vidé de toute sa substance.
Tout ceci pour faire fi d'un soi-disant diktat étranger ayant froissé notre amour propre.
Crime de lèse-majesté, insupportable insulte à l'amour-propre de personnes au-dessus de tout soupçon. Ils ne reçoivent leurs instructions que du Tout-Puissant, agissent uniquement selon leur conscience pour le bien de leurs concitoyens et du pays. Ils ne sont pas habitués à traîner aux comptoirs des légations étrangères. Ceci n'est que pure calomnie ! Et c'est honteux.
Et pourtant quand dans mon journal le matin je lis, ou qu'aux nouvelles télévisées le soir, j'entends que tel pays producteur de pétrole, tel autre exportateur de révolution intégriste ou de mort violente, que cette superpuissance étrangère en bisbille avec une autre, agréent ou récusent le nom d'un candidat à la présidence de ma République, je reste quelque peu perplexe.
Ce n'est donc pas la classe dirigeante du pays qui dépense sans compter les sous de mes concitoyens qu'on peut accuser de perversion, de malversation, d'enrichissement illicite, d'intelligence avec l'ennemi, de suivisme à l'étranger, de « complotite », de formation en bandes organisées qui mettent à sec nos finances et à sac nos richesses nationales.
C'est le peuple libanais, de par son laxisme, son panurgisme, embobiné qu'il est par la parlotte sectaire et communautaire d'hommes de religion qui font bombance de sa peur de s'égarer sur le chemin des paradis, qui est responsable de la chienlit où il patauge.
Libanais lève-toi et chasse les marchands du Temple.
Georges TYAN


Quand on nie l'importance de l'ouverture d'esprit, de la liberté de penser et de la Culture et qu'on abêtit les citoyens avec des feuilletons à 2 sous voilà où on arrive!
17 h 00, le 13 décembre 2015