Brûlure sur polystyrène.
Après un long parcours de joaillier, Jean Boghossian a choisi la voie artistique : celle de la peinture. Cofondateur de la Fondation Boghossian, ce choix n'est certes pas un entre parenthèses dans sa vie, mais bien l'objectif qui le fait se lever chaque matin pour expérimenter de nouvelles techniques et explorer l'art sous toutes ses facettes. Comme celles des gemmes qu'il a tellement travaillées.
L'œil ne voit que la cendre
«Pourquoi le feu ? J'ai expérimenté cette technique comme tant d'autres, notamment les pliages, arrachages ou collages. Cela fait trente ans que je peins avec sérieux et persévérance. Peindre avec le feu ? Oui, car c'est un moyen artistique de s'exprimer. Dessiner, créer une trace, une transparence tout comme la peinture, ton sur ton, avec intervention de la couleur, de la brûlure et de la flamboyance... L'œil ne voit que la cendre, trace que laisse le feu, non la démarche ou le processus suivi. Il faut également savoir à quel moment l'éteindre. Je travaille avec des chalumeaux, des instruments de soudure et de la poudre, en croisant plusieurs techniques. »
Art et métier
« Je n'ai jamais voulu lier mon métier à mon art... Mais le curateur Bruno Corà a retrouvé un lien entre mes premières œuvres et mon métier de bijoutier. Pourquoi et comment j'ai lâché ce métier ? D'abord en cumulant les deux travaux et en créant la Fondation Boghossian, puis, par la suite, en me consacrant totalement à mon art, parce qu'un jour un galeriste a cru en moi. J'ai lâché les biens matériels pour une passion plus spirituelle. C'est dans cet espace où je me sens le plus épanoui. C'est là où je veux être. »
Rencontre providentielle
«La rencontre avec Bruno Corà a été très motivante. Quand l'artiste est seul, il passe par des moments de doute. Mais lorsqu'un curateur de son calibre, qui est également président de la Fondation, vous confirme et saisit votre spécificité parmi tant d'autres qui ont travaillé le feu, croyez-moi, ça fait chaud au cœur (tout comme le feu...) Corà a accepté d'être le curateur de cette expo après avoir organisé une réunion de 55 artistes. Durant deux jours, nous avons débattu plusieurs thèmes, comme L'art et l'argent, l'éthique, le sacré et les médias... Ceci m'a confirmé que je n'étais pas un joaillier qui s'amuse, mais un artiste qui vit pleinement son art. Par ailleurs, un artiste ne doit pas être ballotté. Il doit persévérer et continuer. C'est ce que j'ai fait durant ces trente années. Si mes démarches ont changé, la poursuite de mes recherches et de mon expérimentation
continue.»
Trous et brûlures
« Peindre, c'est vivre dans le présent, c'est ressentir le bonheur profond de l'être. Ma peinture retrace des périodes de ma vie. Bien que je ne veuille exprimer aucun message, il semble que beaucoup ont vu dans les brûlures effectuées sur papiers comme des trous de balles dans les murs de Beyrouth. Il est impossible que les immeubles troués de la guerre du Liban n'aient pas eu une influence sur mon travail de brûlure. De l'abstrait au travail de pigments, en passant par les collages, collage-coulage, arrachage et même sculpture : voilà différentes époques qui sont traduites dans mon travail. »
Cramer les livres
« L'éphémère de la flamme et de la fumée devient la permanence de la toile. Si certains trouvent que c'est un sacrilège de brûler des livres pour en faire une œuvre d'art, moi je pense que ce ne l'est pas, car certains ouvrages, avec le temps, passent au pilon pour reconstituer d'autres feuilles. N'est-ce pas la même démarche ? En brûlant ces livres et en figeant les pages, je pense figer également le temps. Par ailleurs, je suis un processus inverse quand je relis des feuilles enfumées. »
450 idées
«C'est la brume sans en être une. Je continue mes recherches... Mon travail de pigments est le plus récent. Ce sont des horizons contemporains tout en douceur et en transparence, en raclage. La vie est ainsi faite, de moments d'agitation et de calme. Aujourd'hui, j'ai peut-être 450 idées dans ma tête qui attendent d'être exécutées. »
*Au Beirut Exhibition Center. Jusqu'au 10 janvier (Biel, Waterfront).
Trois questions à Bruno Corà, curateur et président de la Fondation Alberto Burri
Qu'est-ce qui vous a attiré dans le travail de feu de Jean Boghossian ?
Dans notre culture humaine, le feu est lié à l'esprit préhistorique de l'homme. Mais transformer la matière extrapicturale, comme le plastique ou le bois, est une idée du XXe siècle qui a été développée d'abord par Alberto Burri, puis par Yves Klein, Arman et d'autres... Chacun y trouve sa modalité. Ce que j'ai apprécié chez Jean Boghossian, c'est son attitude expérimentale. Il parle des langues différentes en changeant à chaque fois les modalités du langage. Sa particularité est aussi écrite sur les murs de Beyrouth. Cela provient donc d'un certain espace dramatique.
Peint-on le feu, ou le sculpte-t-on ?
On dit peindre avec le feu. Il ne s'agit pas là de première ou de seconde dimension, mais d'un problème de logique. Jean Boghossian reproduit une image, non un volume ou une forme. En jouant avec le feu, il accomplit une composition qui ravit les sens.
Le curateur intervient-il dans le travail du peintre ?
Il n'y a pas d'évolution grâce au curateur, mais une confirmation qui le rend déterminé dans la poursuite de son travail. Je crois que j'ai procuré à Jean Boghossian la distance. Je me suis détaché de son travail pour pouvoir établir des relations et des ressemblances avec d'autres travaux.
L'œil ne voit que la cendre«Pourquoi le feu ? J'ai expérimenté cette technique comme tant d'autres, notamment les pliages, arrachages ou collages. Cela fait trente ans que je peins avec sérieux et persévérance. Peindre avec le feu ? Oui, car c'est un moyen artistique de s'exprimer. Dessiner, créer une trace, une transparence tout comme la peinture, ton sur ton, avec intervention de la couleur, de la brûlure et de la...


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