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Nos lecteurs ont la parole - Nicole V. Hamouche

Retour à Ithaque

Tout me ramène à mon pays, même dans cette île noyée dans la mer Égée où je ne pensais même pas que quiconque ait entendu parler du Liban. Je me balade à Skopelos, au nord de la Grèce, dans l'archipel des Sporades. Elle est verte et bleue comme j'aime, elle est vivante comme j'aime, elle est chaleureuse, et c'est assez pour moi. Loin des détritus, loin du béton, loin des rumeurs, loin des conflits; ça me va. Des ruelles en entrelacs, des chats en veux-tu en voilà. Cut-off de la scène libanaise comme dans un tournage. Cut-off de cette scène que l'on s'éprouve à répéter et qui est ratée. Changer de prise, comme au cinéma. Mais il semble que je sois prise.
Au hasard de mes errances, je rencontre des individus qui s'avèrent tous avoir un lien fort au Liban, chercheurs et archéologues italiens; enfants de diplomates franco-grecs, libanais émigré aux US. Ma libanité me rattrape ; je n'ai pas forcément envie de parler du Liban, mais je me sens un peu ambassadrice à l'étranger. Je n'ai pas envie d'expliquer les ordures, la chienlit, la corruption, quand ils me disent « on a vu qu'il y a des révoltes en ce moment ». Je n'ai pas envie d'expliquer qu'au XXIe siècle, pendant que l'on explore la vie sur Mars, chez nous on ne ramasse pas les poubelles. Je me sens un peu ridicule ; je ne sais pas par quel bout prendre cette histoire ; je la trouve tellement improbable et inintéressante. Eux trouvent que «le Liban c'est tellement intéressant»; comme ces autres terres d'Orient, la Syrie, la Jordanie, précisément à cause de son histoire qui inclut mille conquêtes, à cause de ce métissage – lequel nous pose problème, au lieu d'être une richesse. Parfois j'aurais préféré que ce soit inintéressant... mais plus simple.
Même le livre que j avais emporté avec moi, La bâtarde d'Istanbul, passionnante saga féminine, mentionne le Liban – ou un des personnages passera – et va très vite me parler de nous: questions de partance, de génocide, de mémoire et d'oubli, de tradition et de
modernité, de quête d'identité, de vivre-ensemble, de femmes qui restent, d'hommes qui partent. Tout comme Villa des Femmes de Charif Majdalani ou La Maison d'Afrique de Salma Kojok. Hareth, le héros absent de Villa des Femmes, s'est accordé la liberté en choisissant de partir et de se délester des chaînes de l'héritage et de la propriété. Il a été partout : en Iran, sur des cargos, aux frontières de la Chine et jusque dans les steppes afghanes, pour se frotter au cosmos, à la Vie avec un grand V. Mais peut-on s'affranchir de l'appel des origines ? Jamil aussi est parti de Zrariyé, au Liban-Sud, sans se retourner, vers l'inconnu; l'Afrique au lieu de l'Amérique. Qu'à cela ne tienne, il s'en est allé à une rencontre avec le monde, ses mers, ses bruits, ses hommes, noirs ou blancs, ses femmes aussi; surtout. «Nous ne voyageons pas pour voir mais pour nous voir aux lumières d'ailleurs», disait Jean de la Croix, pour nous voir hommes, humains, universels, riches, multiples.
Longtemps après, Hareth et Jamil s'en sont retournés comme le Baldassare d'Amin Maalouf, comme Ulysse à Ithaque; retrouver une femme: une mère, une sœur, une épouse... Il faut du courage pour partir; il en faut beaucoup pour revenir. Reviendront-ils encore ces Ulysse à l'heure ou les gardiennes du temple, Pénélope elles-mêmes, commencent à partir – insidieux départ? Sommes-nous condamnés comme eux à prendre le large pour ne pas nous laisser enfermer dans une culture identitaire étroite, pour ne pas étouffer? Ou comme Abdel Karim du Quartier américain de Jabbour Douaihy – ce mélomane rentré dans son Tripoli natal après un exil parisien– à nous enfermer chez nous, pour jouir en solitaire, pour savourer quelques notes de piano parce qu'il est devenu anachronique d'aimer le beau, l'autre et la musique au temps de la culture de la violence et de la technologie?

Nicole V. HAMOUCHE

Tout me ramène à mon pays, même dans cette île noyée dans la mer Égée où je ne pensais même pas que quiconque ait entendu parler du Liban. Je me balade à Skopelos, au nord de la Grèce, dans l'archipel des Sporades. Elle est verte et bleue comme j'aime, elle est vivante comme j'aime, elle est chaleureuse, et c'est assez pour moi. Loin des détritus, loin du béton, loin des rumeurs, loin des conflits; ça me va. Des ruelles en entrelacs, des chats en veux-tu en voilà. Cut-off de la scène libanaise comme dans un tournage. Cut-off de cette scène que l'on s'éprouve à répéter et qui est ratée. Changer de prise, comme au cinéma. Mais il semble que je sois prise.Au hasard de mes errances, je rencontre des individus qui s'avèrent tous avoir un lien fort au Liban, chercheurs et archéologues italiens; enfants de diplomates...
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