Antonio Hachem, nouveau bâtonnier de l’ordre des avocats de Beyrouth. Photos Sami Ayad
Le barreau de Beyrouth a depuis hier un nouveau bâtonnier, Antonio Hachem. Candidat indépendant appuyé par le 8 Mars, il succède à Georges Jreige pour un mandat de deux ans, et a été élu à la majorité absolue de 2269 voix, sur 4223 suffrages exprimés, distanciant largement ses rivaux, Pierre Hanna, FL, (1518 voix) et Nader Gaspard, indépendant (371 voix).
Le nouveau bâtonnier, ainsi que deux de ses émules, Pierre Hanna et Aziz Torbey, devaient auparavant mener une course pour leur élection au conseil de l'ordre, sachant qu'il faut d'abord faire partie de cette instance pour en convoiter ensuite la présidence. Le quatrième candidat, Nader Gaspard, déjà membre, n'a pas eu à livrer la bataille. À l'issue du premier tour de scrutin, Antonio Hachem et Pierre Hanna ont chacun remporté un siège au sein du conseil, avec un score respectif de 2646 et 2326 voix. Avec les deux autres vainqueurs, Zaher Azoury, CPL (2034 voix) et Jamil Kambriss, courant du Futur (1821 voix), ils ont été élus parmi dix candidats, défaisant les six autres, notamment Aziz Torbey, indépendant (1414 voix), qui a ainsi été mis hors jeu pour le second tour du scrutin. Louis Hanna, Kataëb, 1701 voix, a été désigné membre suppléant, ayant obtenu le plus grand score parmi les candidats malheureux.
Cinq membres ont également été élus au sein du comité d'administration de la caisse de retraite de l'ordre. Il s'agit de Saïd Alameh, Samir Chebli, Ali Fawaz, Raymond Jamhouri et Maurice Diab.
Le respect des échéances
Dans un contexte institutionnel déliquescent, où les organismes jouent les prolongations à travers des mécanismes sophistiqués de blocage, les élections à l'ordre des avocats de Beyrouth ont une fois de plus eu lieu dans le respect des échéances, se démarquant par leur régularité et leur transparence.
Dès 8h15, alors que l'ouverture de l'assemblée générale n'était prévue qu'à 9h, les femmes et hommes de droit ont commencé à affluer dans l'immense salle des pas perdus du Palais de justice, soucieux d'accomplir leur devoir électoral. La séance s'est ouverte par l'hymne national, sous la présidence du bâtonnier sortant, Georges Jreige, en présence des anciens bâtonniers, Amal Haddad, Michel Khattar, Samir Abillamaa et Salim Osta. M. Jreige a d'emblée présenté un bilan des réalisations accomplies tout au long de son mandat, et après quelques débats suivis de l'approbation du quitus financier, l'assemblée générale a été invitée à se diriger vers les urnes pour participer au premier tour du scrutin.
Système de vote à moderniser
Se pressant au coude-à-coude, bloqués dans l'espace insuffisant de l'immense salle des pas perdus, les avocats tentaient de se frayer un passage pour atteindre les bureaux de vote littéralement débordés. Beaucoup ont exprimé leur mécontentement face au « désordre », à la « foire », à l' « archaïsme », voire au « chaos », qu'ils ont attribués à une organisation défaillante de l'événement. Il faut dire que jamais la participation n'a été si élevée : à la fermeture du scrutin, qui a été repoussée et n'a finalement eu lieu qu'à 13h30, on apprenait que sur les 7300 membres du barreau ayant payé leurs cotisations, 4926, soit un taux de plus de 65 %, ont exercé leur droit de vote lors de cette première étape.
Pris comme ses confrères du barreau dans l'engorgement, le député Ghassan Moukheiber a souhaité que soient enfin adoptées les nouvelles techniques électorales, invitant, à défaut de vote électronique qui permet de ne plus se déplacer pour choisir ses candidats, à « établir pour le moins un système de bulletins pré-imprimés ».
Face à ce véritable déferlement, Me Nehmetallah Abinasr, député du bloc du Changement et de la Réforme, a de son côté déploré « le contrôle insuffisant effectué par les Forces de sécurité intérieure (FSI) » à l'entrée du Palais de justice, « ce qui, a-t-il ajouté, constitue un énorme risque dans le contexte sécuritaire national, régional et international ».
Ambiance surchauffée
Surchauffée par le nombre d'électeurs, l'ambiance l'était aussi par les échanges fiévreux portant sur les chances respectives des candidats et par l'ardeur des équipes que les différents candidats avaient mis sur pied. Postées devant les portes d'entrée du bâtiment, elles étaient chargées de fournir aux avocats des listes tant uninominales que formées de plusieurs noms. Les partisans du candidat FL, Pierre Hanna, ont même offert à chacun une rose blanche. Les salles du tribunal se sont transformées en véritables QG où chacun des candidats a installé sa machine électorale. Équipés d'ordinateurs et branchés sur Internet, les supporters des différents postulants pouvaient ainsi vérifier au fur et à mesure et en temps réel les noms et le nombre des votants. Des rafraîchissements, des sandwiches et des gâteaux étaient par ailleurs fournis à profusion, certains placés dans des boîtes à l'effigie de candidats.
Un esprit démocratique
En dépit d'une âpre concurrence qui a généré une bataille acharnée, les élections se sont caractérisées, de l'avis quasi unanime, par un esprit démocratique exemplaire. Plusieurs avocats interrogés ont fait observer que leur ordre est « une des rares instances où peut s'exercer le droit électoral ».
Me Nadim Gemayel, député de Beyrouth, a dans ce cadre salué « le respect du principe de l'alternance des pouvoirs au sein de l'ordre », exprimant son souhait que « cet exemple soit suivi au niveau national par les députés, afin qu'il soit procédé à l'élection d'un président de la République et à l'élaboration d'une nouvelle loi électorale ».
Abondant dans le même sens, Me Ramzi Joreige, ministre de l'Information et ancien bâtonnier, s'est félicité du « bon déroulement des élections », soulignant qu' « encore une fois, l'ordre des avocats montre l'exemple de la démocratie ». Il a souhaité dans ce cadre que le Parlement ne soit plus l'objet de blocage, invitant les députés à « procéder, comme l'exige la Constitution, à l'élection d'un président de la République, clé de voûte du système politique libanais ».
Interrogés sur l'impact des partis dans le processus électoral, nombre d'avocats se sont accordés à dire que si « la politique joue un rôle dans les élections du barreau, elles ne constituent pas pour autant un facteur essentiel ».
Me Ibrahim Kanaan, député du CPL, a assuré sur ce plan que « l'intervention des partis dans les élections à l'ordre des avocats de Beyrouth se limite à choisir les candidats les mieux aptes à représenter le barreau ». D'ailleurs, a affirmé Me Serge Torsarkissian, député de Beyrouth, « aucun membre du barreau n'admet qu'un parti lui impose un mot d'ordre l'enjoignant de voter pour une liste fermée, vu qu'il a ses propres idées et entretient son propre réseau de relations publiques ».
Conduit sans équivoque, le dépouillement du scrutin a donné, outre les résultats des vainqueurs, les scores suivants : Wajih Massaad (1565 voix), Aziz Torbey (1414 voix), Assaad Said (1295 voix), Élie Makhoul (252 voix), Samir Haïdar (46 voix), tous candidats indépendants.
À 15h45, aussitôt les résultats connus, s'est alors enclenché le second tour du processus qui, à la fin de cette journée dominicale mouvementée, a porté Antonio Hachem à la tête du barreau. Il était près de 19h lorsque le bâtonnier sortant, Georges Jreige, a annoncé la victoire de Me Hachem, qui a été accueillie par une salve d'applaudissements.
Hachem : « Des positions nationales qui rassemblent »
Dans son premier discours de bâtonnier, Me Hachem s'est félicité de la « victoire de la démocratie », qui reflète une « image de concorde et d'entente » dans un pays déchiré par les clivages. Il s'est engagé à remplir sa mission à travers « des positions nationales qui rassemblent », se plaçant à égale distance des dissensions politiques. Il a enfin promis de protéger l'intérêt supérieur de l'ordre et celui de tous ses confrères.
Ainsi les urnes ont librement parlé hier. Si les tendances politiques ont déterminé une partie des résultats, ceux-ci ont montré que les indépendants ont également pesé sur l'issue de la course, prouvant que les liens entretenus par les candidats avec leurs confrères sont aussi très précieux. Antonio Hachem semble ainsi devoir sa victoire au mouvement politique qui l'a soutenu mais également à ses relations personnelles au sein de l'ordre des avocats de Beyrouth, bastion des libertés.


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