Avoir du plaisir à faire les choses et la notion « être heureux » sont très différents. Le problème est que l'on tend souvent à les confondre. Le cerveau émotif saute sur l'occasion de décoder les informations négatives du plaisir, pour tromper le cerveau rationnel qui se met à douter du vrai bonheur. « Je n'aime pas aller à l'école, donc je ne suis pas heureux. J'en ai marre de l'embouteillage ce matin, je suis donc malheureux dans ma vie ! Je n'ai pas eu de plaisir hier au lit avec ma femme, je ne suis donc pas heureux dans ce mariage. » Seulement le bonheur est un tout autre concept, le bonheur est céleste, il est relié à une autre galaxie, à une image qui nous dépasse. Il consiste à se suffire à soi-même, apprécier le contexte dans lequel on est. Certains trouvent efficace de se comparer aux personnes en détresse pour se considérer heureux.
« Bon, ce matin mon patron est insupportable, mais calmons-nous un peu car des gens meurent en Afrique... » C'est-ce qui me révolte par-dessus tout. Il n'y a aucun lien entre ces deux images, car le gosse en Afrique est peut-être plus heureux que vous. Cette façon de se comparer n'offre qu'une satisfaction temporaire qui assouvit le caprice de la nature humaine. Nous sommes mortels, faits de chairs et d'os, et se comparer à ceux qui ont moins de chance ne sert qu'à nous rendre moins mortels ou plus mortels sur l'échelle des mortels.
Être heureux, ce n'est pas une comparaison logique, mais un état d'âme. Je pense souvent à ma mère lorsque j'évoque la notion d'être « heureux quoi qu'il en soit ». Je n'ai jamais pu réellement comprendre ce qui l'a mené à bâtir cette imperturbable sérénité personnelle. Alors, comme un enfant qui teste ses dents sur sa tétine, j'ai souvent voulu tester la fragilité du bonheur en essayant de perturber la conviction de ma mère. Niet. Elle retombe sur ses pieds et me répète : « Si tu ne peux pas changer le monde, change ta perception du monde. » Et voilà, ma dame de fer. Alors j'ai compris qu'il suffisait d'être profondément reconnaissant d'être vivant pour être heureux. Voilà pourquoi l'enfant en Afrique en est probablement plus reconnaissant. Ayant expérimenté la notion du danger, n'avoir ni à manger ni à boire, il a compris que sa vie valait d'être préservée à chaque instant. Ce que nous, enfants chouchoutés, nous ne connaissons pas. Nous savons que les choses viennent sur un plateau d'or et que notre bonheur dépend chaque jour de la valeur de cet or qui augmente ou qui chute. Cela est loin d'être une critique car nous sommes tous victimes de cet automatisme caché. Quoique se réveiller un matin en réalisant que le bonheur n'est pas à la portée de main, il est là, il est en nous, il est dans le fait d'avoir ouvert les yeux aujourd'hui, c'est une prise de conscience qui vaut la peine d'être décrite.
Nos lecteurs ont la parole - Yasmine Masri
La chasse au bonheur
OLJ / le 13 novembre 2015 à 00h00


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