Elle plongeait le regard dans ses livres comme on aurait pu le plonger dans un autre. Elle tenait si fort le crayon entre ses doigts qu'on aurait dit qu'elle cherchait à se l'approprier. Elle aimait écrire. Elle aimait lire. Elle aimait les mots. Elle aimait aligner plusieurs lettres lourdes de sens et en jouer. Elle était de ceux qui ont compris la force des mots. La joie que procure un « je t'aime », la douleur qui s'échappe d'un « je ne t'aime plus » et la désillusion d'un « moi non plus ».
Elle a saisi la puissance de la grammaire, de la négation, de la ponctuation. Elle a saisi l'importance de l'emploi des différents temps verbaux, de la froideur d'un subjonctif, de l'hostilité de l'impératif et de la légèreté d'un futur simple.
Elle était jeune et maniait les mots avec une telle connaissance. Elle pouvait draguer, se faire aimer, blesser, faire rire, donner des frissons. Faire couler des larmes. Elle savait que les mots entraînent les émotions. Elle contrôlait alors celles des autres. Elle a alors choisi de doser ses paroles, là où d'autres en auraient profité pour arriver à leurs fins. Manipuler. Trahir. Jouer. Flatter. Menacer. Elle pouvait multiplier les « je t'aime » et les relations, mais elle préférait s'en préserver. Elle avait alors compris le sens de la vie. Elle avait compris que le rare était beau. Le commun las et les émotions vraies. Elle ne disait alors « je t'aime » que très rarement et savait les rendre désirés. Beaux. Attendus. Inattendus. Frileux. Chauds. Forts, fragiles.
Pour son entourage, elle parle beaucoup. Elle anime les dîners de famille, joue au père Noël à Noël, au lapin de Pâques à Pâques, participe en classe, ne permet jamais à un silence de devenir trop pesant. Elle est de ceux qui sont élus délégués au premier tour et de ceux qui déclenchent les applaudissements dès le début de leurs discours. Elle est de ceux qui rient aux éclats à une blague de Carambar et de ceux qui savent se faire aimer des profs. Elle est de ceux qui mangent beaucoup et de ceux qui aiment raconter leur journée en détail : leur petit déjeuner, l'embouteillage, les potins, le déjeuner, l'embouteillage..
Elle paraît si ouverte au monde qu'on eut dit qu'elle y faisait sa traversée sur un voilier à la voilure transparente.
Elle dévoile volontiers sa couleur préférée, son style vestimentaire déjà bien marqué, son goût prononcé pour ses différentes passions et le nom de ses écrivains préférés. Elle partage sa musique et ses textes, et sèche des cours pour aller discuter avec des garçons qui ne cherchent qu'à la séduire.
Elle plongeait le regard dans ses livres comme on aurait pu les plonger dans un autre. Pour son entourage, elle parle beaucoup. Elle parle beaucoup, mais ne dit rien. Elle est de ceux qui observent, analysent, pensent, retiennent, n'oublient jamais. Elle fait partie de ces rares personnes qui peuvent décrire tes petits gestes, tes mimiques, ta façon de marcher, de regarder le monde, de voir les choses ou la clarté de tes yeux quand tu parles de tes passions. Elle fait partie des rares personnes qui croisent ta route pour ne plus la quitter. Elle est de ceux qui écouteront tes problèmes volontiers toute la nuit. Des problèmes un peu plus importants que l'embouteillage et les potins...
Elle est finalement de ceux qui placent une barrière solide entre une connaissance et une amitié. De ceux dont tout le monde connaît la couleur préférée, mais pas la raison. De ceux que tout le monde sait passionnés par la nature, mais que personne n'écoutera parler des heures entières sur l'admiration qu'elle porte aux étoiles. De ceux dont tout le monde connaît les écrivains préférés, mais pas le livre ou elle a soigneusement noté tous les passages qui la font pleurer. Elle est spéciale. Différente. Forte et sensible. Sociable et solitaire. Elle est de ceux qui paraissent blancs, ceux qui montrent tout sans honte ou pudeur. Elle fait partie de ceux dont la profondeur de l'âme trouble, l'assurance étonne et la maturité perturbe.
Elle représente le paradoxe même de la vie. Tellement transparente et si mystérieuse... Elle s'accordait le droit de définir la vie, l'amour, les relations. Elle dominait « l'indominable » : s'adapter aux autres. Rire avec eux. Passer du bon temps. Partager des sourires. De la gentillesse. De la vertu. Se créer des souvenirs. Mais surtout ne se nouer des attaches qu'avec ceux à qui elle serait prête à dire « je t'aime ». Un « je t'aime » lourd de sens qui implique un contrat mutuel. « Je ne veux pas être de ceux que tu rencontres et qui ne se plient pas à ta couleur, ton plat, ton sport, ton numéro préféré. Je veux être de ceux qui connaissent le pourquoi de chacun de tes choix, de ton goût et de ton sourire. »
Toute la nuance se trouvait la... La raison, le résultat. Elle était de ceux qui n'étaient finalement pas déçus. Elle savait qu'il ne fallait jamais signer un contrat dont on n'est pas sûr des conditions. Elle aimait lire parce qu'elle retrouvait cette authenticité trop vite perdue. Voilà le pourquoi de ses choix, ses goûts, ses sourires.
Youmna GEHA


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