Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Georges Tyan

Peu importe la musique !

Danser sous la pluie comme le couple mythique Gene Kelly et Debbie Reynolds est sans doute le rêve de beaucoup de Libanais qui se voyaient déjà enlacer leurs cavalières dans une danse langoureuse au son d'une mélodie qui se termine sur un baiser volé quand la musique s'arrête pour laisser la place à un silence en apothéose que même le crépitement de la pluie harcelant le trottoir ne saurait troubler.
Elle est belle cette scène !
Ce n'est pas le script d'une nouvelle version du film Chanter sous la pluie que je tente d'écrire, d'ailleurs les prises de vue auraient été ruinées par le déferlement des montagnes d'ordures ménagères stockées sur le rebord des rues que le déluge impromptu a charriées un peu partout dans le pays.
Ce n'est pas non plus un roman à l'eau de rose qui se termine sur des bécots dans le style « ils vécurent longtemps heureux et eurent beaucoup d'enfants » que je rédige, quoique j'aurais tant aimé changer de registre, m'éloigner de la gangue de crasse qui me prend à la gorge, ne plus la dénoncer elle et son écœurante odeur.
J'admire ces personnes qui se tiennent là les bras croisés à contempler passer le temps, l'œil éteint, frappés de cécité mentale et intellectuelle, ils regardent mais ne voient pas, ils ont choisi de subir, n'ouvrent jamais la bouche, ne prononcent pas le moindre mot, n'esquissent pas un geste pour s'élever contre l'horreur de ce qui se passe.
Ce ne sont même pas des révolutionnaires de salon, ils n'ont d'avis sur rien, ils se tiennent cois, pourquoi se triturer les méninges, personne de toute manière n'en tiendra compte. Alors ils s'en vont de leur petit bonhomme de chemin, obtempérant aux aléas de la vie, tentant d'en tirer le meilleur, sans faire de vagues, ne s'emportent jamais, prenant leur mal en patience. Je les envie jalousement !
Ces personnes bien sous toutes les coutures forment le plus clair de la majorité du tissu social de notre pays. On les invite à aller écouter un conférencier sur un sujet qui ne les concerne pas, ils s'y rendent, applaudissent à tout rompre même s'ils n'ont rien compris. On les persuade gentiment de prendre place à bord d'autobus pleins à craquer pour écouter une personnalité vociférer des inepties d'un autre âge, ils obéissent par milliers comme un seul homme.
C'est quand même inquiétant pour qui rêve de démocratie, de liberté de pensée, de religion, d'émancipation, de paix, de justice sociale, de prospérité, de refaire du Liban le carrefour des civilisations, de redonner à mon pays, immense par son histoire, sa culture, sa beauté, une place de choix sur l'échiquier international, même s'il est minuscule sur une mappemonde.
Par contre cela est réconfortant à tout point de vue pour la caste politique qui sévit contre son peuple. Je suis las de reprendre la même rengaine article après article, la gabegie, les passe-droits, le clientélisme, l'injustice de la justice au vu des ingérences politiques qu'elle subit, la mise à sac des institutions, l'enrichissement illicite sans que personne ne puisse mettre un terme à ces pratiques, partant du principe que celui dont la maison est de verre évite de lancer des pierres contre celles des autres.
Les dirigeants de notre pays ont donc encore de belles années à danser sous la pluie non sur un air de « Aboul Zélof » ou un « Mawwal » du terroir écrit par les frères Rahbani et encore moins une « Dabké » bien de chez nous, mais sur une mélodie importée, jouée par des orchestres étrangers, chacun ayant son tempo, son antagonisme, ses priorités, d'où la présente cacophonie.
Mais quand on est dans les étages, les hautes sphères, qu'on n'a de comptes à rendre à personne sauf à ceux qui nous ont grassement imposé cette partition musicale, qu'on se transmet par héritage les charges, au diable la démocratie, peu importe la musique.
Le peuple, lui, qui n'est pas mélomane pour un sou, continuera de barboter allègrement dans les déchets, même si on le mène en bateau.

Georges TYAN

Danser sous la pluie comme le couple mythique Gene Kelly et Debbie Reynolds est sans doute le rêve de beaucoup de Libanais qui se voyaient déjà enlacer leurs cavalières dans une danse langoureuse au son d'une mélodie qui se termine sur un baiser volé quand la musique s'arrête pour laisser la place à un silence en apothéose que même le crépitement de la pluie harcelant le trottoir ne saurait troubler.Elle est belle cette scène !Ce n'est pas le script d'une nouvelle version du film Chanter sous la pluie que je tente d'écrire, d'ailleurs les prises de vue auraient été ruinées par le déferlement des montagnes d'ordures ménagères stockées sur le rebord des rues que le déluge impromptu a charriées un peu partout dans le pays.Ce n'est pas non plus un roman à l'eau de rose qui se termine sur des bécots dans le style...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut