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Culture

« Si l’âge d’or a existé un jour, il pourra peut-être revenir »...

Salon du livre

Cocasses ou dramatiques, insolites ou abracadabrants, tortueux ou torturés, les destins des grandes légendes qui ont façonné l'âge d'or musical et cinématographique du Proche-Orient sont certainement dignes d'un scénariste des plus disjonctés. L'ouvrage de Lamia Ziadé, « Ô Nuit, Ô Mes Yeux »*, nous en dévoile des belles, des croustillantes et des touchantes.

26/10/2015

Avec Ô Nuit, Ô Mes Yeux – reprenant la fameuse litanie lancinante Ya Leyl Ya 3eyn des chansons de tarab – édité chez P.O.L., Lamia Ziadé plonge le lecteur dans une fresque de 576 pages d'histoires croustillantes et d'illustrations résolument rétro (400 en tout). L'on suit alors, avec délectation, le périple cinématographique des nuits blanches et des journées fastes du Caire, de Beyrouth, de Damas et de Jérusalem entre 1917 et 1970. Un croissant fertile de talents qui se croisaient et s'entrechoquaient. De chanteuses en devenir et d'actrices stars, de reines jalouses et de compositeurs tout-puissants, de musiciens déchus et d'acteurs playboys (ou vice versa), d'espionnes doubles et de suicides troubles... Asmahan, Samia Gamal, Abdel Wahab, Farid el-Atrache, Leila Mourad, Nour el-Hoda, Feyrouz, Sabah, Oum Koulsoum... Les étoiles, les astres et les géants du grand écran. Il était une fois, le Proche-Orient. Il y a un siècle, il y a une éternité...
Retour sur le fruit de cinq années de recherches avec l'auteure-illustratrice établie en France, en visite au Salon du livre francophone de Beyrouth.

À l'origine de cet ouvrage, une fascination ? Un souvenir ? Ou simplement une nostalgie ?
Une immense nostalgie et une grande fascination. Avec ce qui nous arrive aujourd'hui (et depuis environ 40 ans) dans le monde arabe, plus particulièrement au Proche-Orient, comment ne pas être nostalgique de cette époque d'ouverture, de tolérance, de rayonnement, de cet âge d'or ?
J'ai voulu témoigner de ce monde définitivement disparu. J'éprouvais un besoin urgent, en ces temps si sombres pour les sociétés arabes, de ressusciter ce passé inconnu des Occidentaux et oublié par les Arabes eux-mêmes. Un besoin fou de conjurer, grâce à l'évocation de cette époque fascinante, le culte du malheur et du mal-être actuels qui règnent partout dans le monde arabe. Une façon de me dire que si ça a existé un jour, ça peut revenir...

Le Caire/Beyrouth/Damas/Jérusalem. Quatre villes en sous-titre de votre ouvrage. Qui formaient un croissant fertile de talents. Mais convergeaient-ils tous vers Le Caire ? Pourquoi ?
Au début du siècle dernier, Le Caire était une grande métropole arabe très cosmopolite. Y affluaient des gens de tout le Moyen-Orient, mais aussi d'Europe, avec une importante communauté grecque, italienne, française, anglaise, etc. Beyrouth était en comparaison une toute petite ville de province... Toute personne qui avait un peu de talent au Moyen-Orient rêvait du Caire, allait au Caire, tentait sa chance au Caire. C'était un eldorado pour les gens du spectacle, la ville de tous les possibles. Cette suprématie a duré jusqu'à la fin des années 60, le changement de régime en Égypte n'a rien changé à la prospérité artistique. C'était pareil sous Nasser autant que sous Farouk.

Et Beyrouth dans tout cela ?
L'émergence des Rahbani et de Feyrouz dès le milieu des années 50 au Liban a énormément contribué à hisser Beyrouth à une place qui s'approche de celle du Caire. Feyrouz est la première vedette libanaise qui refuse d'aller tourner des films en Égypte, pour ne pas s'éloigner de ses enfants. Ce sont alors les plus grands réalisateurs du Caire, Youssef Chahine et Henry Barakat, qui sont venus la filmer au Liban. Beaucoup de films égyptiens étaient alors en partie tournés au Liban, qui était devenu à la mode depuis le succès au Caire de Sabah et de Nour el-Hoda. La montagne libanaise fournissait un décor de rêve introuvable en Égypte, et la douceur et la légèreté libanaises séduisaient les Égyptiens. Abdel Wahab s'est mis à fréquenter le Liban beaucoup plus assidûment que dans les années 30 et 40, et Farid el-Atrache est retourné s'installer à Beyrouth à la fin des années 60 pour se rapprocher de Camélia, la fille d'Asmahan. C'est là qu'il a tourné ses derniers films. Beyrouth a commencé à supplanter Le Caire, où la mort de Nasser a clos l'époque de gloire, mais la guerre a éclaté...

L'ouvrage est truffé de « dit-on ». Lamia Ziadé potinière ? Ou chercheuse pointilleuse de la véracité des détails ?
J'ai cherché à être au plus proche de la vérité. Mais dans certains cas (nombreux) les informations sont si floues, si incertaines, si contradictoires, si secrètes (la rigueur, dans ce domaine, dans le monde arabe, ça n'existe pas...), que j'ai choisi la prudence. Et d'exprimer cette incertitude par : « La rumeur publique dit... », « On raconte que... », etc. En plus, cela va très bien avec le ton du livre, qui raconte la « légende » avec un grand L.


(Lire aussi : Un rendez-vous culturel incontournable pour les étudiants libanais)

 

Parlant de recherches, où, comment et pour combien de temps ont-elles duré ?
C'était très long, 5 ans de recherche, de rédaction et de dessins, j'ai tout fait en même temps. C'est parce que la recherche m'a passionnée que cela a pris autant de temps et que le livre a pris cette ampleur. Mon intention de départ était beaucoup plus modeste, je voulais simplement raconter la vie d'Asmahan. En commençant mes recherches, ce monde incroyable que j'ai découvert autour m'a totalement fascinée, et je ne pouvais plus m'arrêter de chercher, de trouver, et de vouloir partager ces histoires incroyables que je découvrais. J'ai regardé beaucoup de documentaires, de vieux films égyptiens, des livres, de vieux magazines et journaux chinés dans de vieilles échoppes de Hamra, et sur Internet où se multiplient les blogs de fan clubs de cet âge d'or. J'ai rencontré des gens passionnants, des experts qui m'ont beaucoup aidée. Quelques-uns ont même connu certains des personnages de mon livre. J'ai rencontré certains membres des familles, qui m'ont raconté des anecdotes plus personnelles. J'ai eu accès à la collection de disques anciens, de magazines, d'affiches, de photos de l'exceptionnelle fondation Amar, qui acquiert, restaure et numérise de vieux enregistrements rares qui, sans cela, seraient voués à une disparition définitive...

Si vous aviez le pouvoir magique de vivre la vie de l'une des personnalités présentes dans l'ouvrage, laquelle choisiriez-vous ? Et pourquoi ?
Celle de Abdel Wahab. Sa personnalité me fascine, sa légèreté me séduit, ses angoisses me ressemblent, son talent est immense.

Aucune n'a eu un parcours ou une vie des plus tranquilles. Quelle a été la plus torturée ? La plus belle ? La plus magique ? La plus immortelle ?
La plus immortelle est certainement Oum Koulsoum. Il n'y a qu'à regarder le film de son enterrement, c'est vraiment une divinité que quatre millions de personnes ont pleurée... Même si Asmahan (née sur un bateau, morte noyée dans le Nil à 27 ans, de nombreux maris et amants, un rôle d'espionne et une beauté légendaire) a certainement la vie la plus romanesque et la plus glamour, je trouve que c'est la destinée d'Oum Koulsoum qui est la plus fascinante.
Les plus magiques sont pour moi Samia Gamal et Taheya Carioca !


(Lire aussi : L'Orient-Le Jour au Salon du livre francophone de Beyrouth 2015)

 

Au cours de vos investigations, quelle a été la découverte qui vous a le plus choquée ? Étonnée ? Agréablement surprise ?
Il y en a tellement ! C'est pour cela que le livre a pris cette ampleur. Tout ce que je trouvais me fascinait et me donnait envie de le partager...
Par exemple l'accueil qui a été fait à Oum Koulsoum à son arrivée à Beyrouth (la première fois, déjà) à la fin des années 20 : des dizaines de barques de pêche vont au-devant de son paquebot avec des drapeaux égyptiens et libanais, et une fois à quai, sa voiture roule sur un tapis rouge déroulé de la passerelle du bateau jusqu'aux portes du grand théâtre. C'est peut-être anecdotique, mais moi ça suffit à me réjouir, ça m'en fout plein la vue, ce genre de découvertes !

Les illustrations ont-elles été réalisées à partir de photographies d'archives et/ou pur produit de votre imagination ?
Je me suis énormément servie de photographies que j'ai réinterprétées ou simplement recopiées, mais dans mon style. Pour certaines illustrations j'ai dû trouver trois ou quatre photos pour modèle. Par exemple, quand Asmahan chante à l'hôtel King David entourée d'officiers britanniques, il a fallu que je trouve une photo du salon du King David tel qu'il était en 1941. Idem pour une photo détaillant l'uniforme de l'armée britannique au Levant, ou les tenues des employés de l'hôtel à cette époque, et bien sûr une photo d'Asmahan. L'illustration finale est une recomposition de tous ces éléments-là.

Sur www.onuitomesyeux.com, le site affilié à l'ouvrage éponyme donne à voir des vidéos d'archives. Valeur ajoutée ?
C'est un livre sur le monde de la musique. Alors il fallait de la musique ! Surtout pour le public qui ne connaît pas cet univers (les Occidentaux et les jeunes Arabes). Pour les droits de reproduction, je n'ai partagé que des liens sur YouTube, donc je suppose qu'elles sont libres de droits. Si la vidéo est retirée de YouTube, elle le sera aussi automatiquement de mon site. Vraiment, je vous conseille d'aller voir ces extraits de films égyptiens, c'est un régal. Les concerts d'Oum Koulsoum sont fascinants aussi...

*Lamia Ziadé signera son ouvrage ce mercredi 28 octobre, à 17h, au Salon du livre, au Biel, stand Virgin.
Elle participera également demain mardi 27 octobre à une conférence intitulée Musiques entre Orient et Osccident, avec Zeina Abirached, Mathias Enard, à l'espace Agora, à 17h.

 

 

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Gerard Avedissian

Malheurement tout ce qui emerge ce sont les histoires "officielles" qui ont participe a la creation de ces mythes. On ne sait pratiquement rien de la verite de leurs histoires... mais quelle Histoire !

M.V.

Juste pour vérifier que "l'âge d'or" ce n'est pas du toc d'hier et d'aujourd'hui ...faut peut être lire ce livre...

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