Nous vivons tous aujourd'hui dans un pays qui n'en est pas un, mais que nous nous sommes habitués à appeler un pays – un pays qui s'est constitué en s'empilant, couche de non-sens sur couche de non-sens, rejet sur rejet, déchet sur déchet ; un pays qui n'est qu'un énorme tas d'insanités, un tas d'immondices dont le destin le plus ironique, c'est-à-dire le plus juste, serait qu'il se noie et qu'il disparaisse enfin complètement, sous le tas d'immondices qui lui viendrait enfin de l'autre côté de l'histoire – qui lui reviendrait, en un mot (c'est pourquoi je parle de justesse, et même de justice), sous les traits des véritables immondices.
Les immondices dans lesquelles le Liban se noie aujourd'hui lui viennent du futur et non pas du passé ; elles referment sur lui le cercle de l'histoire ; elles sont le destin, pire, l'avenir du pays. Il faut écrire, sur le Liban, non pas le livre sur l'origine, mais le livre sur l'infrastructure. Dans la logique de l'infrastructure, le philosophe Jacques Derrida nous apprend que l'origine disparaît et qu'elle est remplacée par la non-origine. En tant que telle, elle ne cesse de renvoyer et même d'envoyer, d'émettre, de jeter loin d'elle. Le Liban, pays d'infrastructure et non pas d'origine, est ainsi un pays où on ne peut pas être. Sans doute, pour cette raison, le seul pays véritablement libanais est-il celui de la diaspora libanaise. Depuis l'origine, certains pays sont ainsi constitués à l'envers, et leurs citoyens peuvent vivre partout dans le monde, sauf dans leur pays d'origine.
Ce qui fait tenir le Liban, et le rend même éternel, n'est pas un principe d'antifragilité comme le prétend le philosophe et mathématicien Nassim Taleb, mais une sorte d'antimatière, à savoir le principe selon lequel le Liban n'existe pas. Il n'y a pas de meilleur garant contre la redondance que le fait de ne pas exister dans le système dont la conclusion est la redondance. Lorsque ce système est le seul système, lorsqu'il est la seule théorie, alors ce système, qui dit tout ce qu'il y a à dire, n'aura pas dit qu'on est redondant si on n'existe pas dans le système. Ainsi les Libanais, qui n'existent pas (car le Liban n'existe pas), ne sont-ils pas redondants. Même quand ils vivent au Liban, ils vivent de cette étonnante façon, caractéristique de ce mode d'existence, qui est qu'ils vivent ailleurs et qu'ils traitent ailleurs ; qu'ils multiplient les écritures et les transactions, ailleurs. Il faudrait formaliser cette ontologie inédite, rien que pour donner leur pays aux Libanais et dire dans quoi ils vivent.
Le Liban est un événement continuel. Le temps est accidentel pour lui. Le temps finit toujours par passer ; or, quand le temps passe sur un pays qui ne s'est pas encore constitué et qui n'existe pas encore, lorsque le temps passe sur l'événement qui n'est pas achevé, cela crée un drôle de composé chimique – un trou de matière qui, paradoxalement, se solidifie.
Sans doute les immondices vont-elles rassembler le pays. Il est normal qu'un pays qui est constitué d'immondices trouve enfin dans les immondices oubliées, une fois que l'histoire, ou la justice de celle-ci, les aura fait revenir de l'autre côté et enfin à la surface, le principe qui le rassemble, ou tout simplement le sol sur lequel il pourra se lever. Les immondices surgissent proprement de notre avenir pour nous rappeler qui nous sommes, pour remettre enfin au présent le principe de notre constitution. Cela permettra de l'examiner de nouveau, de constater que le Liban n'a pas fini d'être constitué et que, jusqu'à présent, il n'était qu'un tas de rejets et d'absurdités. Il faut parler ici proprement de révolution, non pas parce qu'on va changer quelque chose et obtenir quelque chose de nouveau, mais parce que la chose la plus ancienne, la chose oubliée par définition, oubliée pour la double raison qu'elle est l'origine disparue et qu'elle est une immondice que l'on veut absolument soustraire aux yeux, revient et, en revenant, referme le cercle de l'histoire.
Le Liban a accompli une révolution entière autour de l'astre noir de l'infrastructure et du principe oublié, de l'antimatière qu'est l'immondice. C'est pourquoi, dans un geste typique des nouvelles philosophies spéculatives qui inversent l'ordre de la constitution, il faudrait faire positivement, du principe négatif qui n'est que déchet et rejet, un principe constitutif. Il faudrait reconnaître dans le retour de la véritable immondice – celle qui pue réellement – le rappel de l'immondice cachée, du tas sur lequel le Liban s'est constitué et qui donc rassemble tout le monde, et opérer alors positivement un transfert de réalité et de matière ; profiter de la puanteur réelle pour transformer l'immondice ancienne en immondice réelle et la rendre réellement puante.
Les groupes protestataires ont déjà partiellement réalisé ce transfert, en reconnaissant que la classe politique entière, qui est la classe de la constitution politique du Liban, pue. Je dis que leur œuvre est partielle, parce qu'ils n'ont pas reconnu l'aspect positif du transfert. Sous prétexte que la classe politique pue, ils veulent la rejeter, la faire tomber. Or, le Liban n'est pas un pays de naïveté. Laissons celle-ci aux pays mignons, qui ont eu des rois et des reines, et des châteaux. En rejetant l'immondice, on n'y plonge pas, on ne la reconnaît pas, on ne l'embrasse pas, mais on se fait entraîner et même jeter par elle ; elle aura eu le dernier mot. Au contraire, il faut la reconnaître et l'installer. Il faut rendre l'impossible possible, qui consiste à vivre dans l'immondice. Tous les états sont naïfs, toute la politique est naïve. L'immondice est ce qui n'existe pas, ce qui a été oublié ; or, la crise actuelle, majeure, ontologique, enfin grave et sérieuse, enfin digne de l'infrastructure, fait soudain exister ce qui n'existe pas. Nous avons enfin la chance de nous trouver au milieu de notre constitution, de la chose commune oubliée. Les autres pays se sont contentés de renverser un dictateur, une figure à laquelle succédera une autre figure, ou le noir absolu. Tandis que nous avons la chance de renverser le nœud qui rassemble et qui constitue tout le monde à la fois. Personne n'avait prévu que les immondices seraient notre meilleure révolution. Tout le monde avait oublié les immondices, par définition. Elles représentent tout ce qui a été trop vite réglé, ou rejeté, ou négocié, ou acheté, dans le pays. La crise des immondices est très subtile ; elle nous permet de nous adresser à quelque chose de profond dans l'histoire du Liban, qui refait surface aujourd'hui partout à la fois, comme une infrastructure enfin mise à jour. Il ne faut pas défaire le nœud de l'immondice, mais, de négatif et de puant, de repoussant, il faut le rendre positif et attractif, réellement liant. Le Liban a été constitué d'un complot commun, d'un ensemble de choses sur lesquelles tout le monde a fermé les yeux. Ce n'est pas une révolution que nous avions faite, alors, pour le faire, ou une indépendance que nous avions prise, car il n'y avait pas de principe extérieur duquel nous nous serions détachés. Le principe était prisonnier à l'intérieur.
Le principe constitutif du Liban a été oublié, plutôt que rejeté ou renversé ou éloigné (comme on renverse un dictateur ou éloigne un colonisateur). Nous avons, à l'origine, collectivement enterré quelque chose. Il n'existe pas de figure politique ; l'immondice est anonyme et elle est l'œuvre de tous. On ne peut pas se détacher et prendre son indépendance d'un complot oublié, car il ne pourra que resurgir. S'il est oublié, c'est qu'il est encore là.
D'ailleurs, il sera toujours là.
Élie AYACHE


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