Liban

Lamentations pour un modèle culturel défunt

Échos de l’agora
21/08/2015

Lors des dernières démonstrations des activistes du Courant patriotique libre (CPL), mouvement chrétien aouniste, nous avons vu et lu des calicots inqualifiables brandis non seulement par des braillards traditionnels, mais également par des militants jeunes, très BCBG, dont un ancien ministre. Ces slogans étalaient, avec obscénité, une haine viscérale, morbide, irrationnelle contre le bouc émissaire du populisme orange de l'ex-général Michel Aoun. Cette doctrine est assez simple à résumer : tout musulman sunnite est un extrémiste terroriste identique, en tout point, aux bouchers sanguinaires de l'État islamique. Pour ces militants endoctrinés, un « daech » peut se présenter en costume cravate et n'a nul besoin de se revêtir d'accoutrements folkloriques ni de porter une barbe distinctive. Les militants du CPL s'en prenaient particulièrement aux symboles bleu ciel du parti al-Moustaqbal qui ne cesse de se présenter comme représentant la ligne de la modération au sein d'un monde arabo-musulman traversé par tous les extrémismes. Pour le CPL, tout ceci n'est que mensonge et duperie car, dans son essence même, le sunnite est un extrémiste fondamentaliste, un tenant de l'islamisme politique et un salafiste-takfiriste dans l'âme.
Il est difficile de ne pas voir dans ces slogans une apologie de la haine, et une volonté manifeste de déstabiliser le vivre-ensemble libanais et défigurer ce Liban-message dont tout le monde se gargarise sans trop bien comprendre la nature même du message. Afin de saisir l'extrême gravité de la stratégie sectaire, islamophobe, à la limite du racisme, du CPL, point n'est besoin d'analyses savantes ni d'interprétations psychanalytiques sophistiquées. Il suffit de lire le texte que Nazih Darwish, un citoyen libanais de confession sunnite, a publié en langue arabe sur sa page Facebook pour exprimer l'immensité de sa déception et sa douleur infinie de voir un modèle culturel, qu'il a longtemps aimé et admiré, se briser en mille morceaux devant ses yeux.

Parlant de la société citadine sunnite, Nazih Darwish écrit :
« Mes frères et moi avons passé notre enfance au sein d'une société citadine mixte et diversifiée. Quantitativement, notre univers se distinguait par une majorité musulmane. Mais qualitativement, ce même univers se distinguait nettement par une culture chrétienne qui a imprégné toute notre vie. Ce trait culturel dominant se laissait aisément percevoir par le fait qu'il nous était présenté comme le modèle à suivre et auquel on se devait de se conformer. Nos familles ne cessaient de nous pousser à imiter nos voisins chrétiens en tout : le mode de vie, les habitudes alimentaires, les modes vestimentaires, les manières, l'amour de la science, de l'éducation et de la culture.
Ma mère, une modeste femme, ne cessait de nous répéter : faites ceci, ne faites pas cela ... ne voyez-vous pas emm Georges, Jean, Jacques etc. ? Même ma grand-mère, totalement analphabète, ne cessait de nous dire : "Un pays sans chrétiens est une société sans espoir." Ainsi, il était clair pour nous que les chrétiens constituaient le modèle à suivre si on voulait s'épanouir et briller en société. Nous avons donc fréquenté les mêmes écoles qu'eux, celles des missions religieuses étrangères. Nous nous sommes intimement mélangés à nos amis chrétiens et les avons imités en tout.
« Je ne crois pas qu'en cela nous étions une exception. L'immense majorité de la classe moyenne musulmane de nos villes a fait la même chose à l'un ou l'autre moment, consciemment ou inconsciemment. Chaque famille musulmane mettait un point d'honneur à faire éduquer ses enfants dans les écoles privées chrétiennes. Et c'est ainsi que, petit à petit, presque par osmose, un homme nouveau est apparu au Levant. Un musulman sincère, ouvert au monde et à la modernité. Un homme qui aime l'ordre et rejette l'anarchie et la violence en dépit des guerres qui nous entouraient et qui rognaient, petit à petit, nos échelles de valeur. Au milieu des ténèbres de la guerre, nous sommes demeurés fidèles à notre allégeance à l'État libanais présidé par un chrétien.
« Dans notre milieu familial, nous nous sommes abreuvés à cette source et nous nous sommes approprié quasi complètement le modèle sans songer une seule fois à changer de religion.
« Mais que s'est-il donc passé après tant d'années? Comment est-il possible que ce modèle, qui était nôtre, que nous considérions comme culturellement supérieur et dont nous étions fiers de nous y conformer, ait pu lamentablement en arriver à une fin aussi effrayante et aussi repoussante ?
« Comment le modèle tant admiré s'est-il laissé contaminer par la vermine? Maintenant que le sel est pourri, avec quoi allons-nous saler nos aliments ? »
Le nom du général Michel Aoun sera oublié par l'histoire, mais les effets destructeurs de son action se feront encore sentir de génération en génération. Cet homme a définitivement mis à mort un modèle d'homme chrétien du Levant que des siècles ont fait émerger : ouvert, instruit, confiant en soi, tolérant, et cultivé, se distinguant par sa probité morale et son attachement à respecter la parole donnée.

 

Les précédentes tribunes d'Antoine Courban

Droits des chrétiens : mode d'emploi

Pour un contrat de citoyenneté responsable

La charogne putride de la ville assassinée

Quand fleurissent les empires

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Bery tus

Mr Darwich

ce que vous dites est tout a votre honneur, et vous aviez raison d'affirmer cela mon pere me comptais comment dans le temps musulmans et chrétiens se respectaient et meme s'admiraient .. mais ceci n'a pas plus aux voisins voyant un liban se moderniser et s'eduquer (donc il ne pourront pas ou plus utiliser ce pays pour des reglement regional ... alors il c'est passer ce qu'il c'est passer !!

DAMMOUS Hanna

La grande majorité des libanais sont des libanais avant d’être chrétien ou musulman. La raison est que le système communautaire libanais garantie à chacun son identité culturelle et accepte automatiquement le vivre ensemble et la synergie positive de cette situation. le problème c'est quand les ambitions politiques et malsaines des leaders démagogues cassent et brûlent cette pacification.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DE NOTRE TEMPS... NOS AMIS MUSULMANS RECHERCHAIENT L'AMITIÉ D'AMIS CHRÉTIENS... COMME LES CHRÉTIENS RECHERCHAIENT L'AMITIÉ D'AMIS MUSULMANS ! QUE DE FOIS ON A ÉTÉ ENSEMBLE À L'ÉGLISE ET QUE DE FOIS ENSEMBLE À LA MOSQUÉE ! LE PARAVENTISSIME S'ATTAQUE AUJOURD'HUI À UNE SEULE COMMUNAUTÉ MUSULMANE... CELLE QUI PRÔNE LE 50/50 OU AL MOUNASAFÉ AVEC LES CHRÉTIENS... EST-IL CHRÉTIEN ? LE DOUTE PLANE... çA LAISSE À DEVINER DES INTÉRÊTS ET DE LA MANNE PERSÉE...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Le nom de ce Michel Aoun sera oublié par l'histoire, mais les effets destructeurs de son action se feront encore sentir de génération en génération. Ce type a définitivement mis à mort un modèle d'homme chrétien du Levant que des siècles ont fait émerger : ouvert, instruit, confiant en soi, tolérant, et cultivé, se distinguant par sa probité morale et son attachement à respecter la parole donnée.... Paroles en OR ! Plus Saint qu'une "Ostie", ce M. Courban ! Merci encore, Monsieur.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Cette doctrine orange est assez simple à résumer : tout chrétien maronite de chez cette (doctrine) est un (pur) extrémiste xénophobe identique, en tout point mahééék, aux racistes Lepenistes du Front National. Pour ces bêtes endoctrinées, un xénophobe peut se présenter en costume cravate et n'a nul besoin de se revêtir d'accoutrements folkloriques (genre fasciste), ni de porter des tornades style PN SS ou des croix gammés distinctives." !

Halim Abou Chacra

Cette chronique du professeur Courban me fait répéter ce que je disais il y a quelques jours dans cette rubrique des Réactions : Ceux qui veulent abattre à tout prix la ligne modérée sunnite dans ce pays sont les plus grands et les plus dangereux imbéciles.

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants