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Moyen Orient et Monde - Irak

Le ras-le-bol de Sistani contre Téhéran

La corruption et les exactions des milices chiites ont mis en évidence le ras-le-bol de la marjaïya de Najaf contre les autorités iraniennes.

L’ayatollah Ali al-Sistani semble avoir ras le bol de la politique iranienne du guide suprême Ali Khamenei en Irak. Photo AFP

L'été irakien a été chaud à plusieurs niveaux cette année. Outre la chaleur étouffante et les coupures d'électricité récurrentes à travers le pays, le Premier ministre irakien, Haïdar al-Abadi, a lancé une vaste campagne de réformes visant à éradiquer la corruption endémique qui a gangréné le pays depuis dix ans.
Cette campagne de réformes fait suite à des manifestations populaires massives contre la classe politique en Irak. Une initiative soutenue directement par l'ayatollah Ali al-Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite d'Irak, au risque d'envenimer les relations avec le voisin iranien, qui soutient une grande partie de l'élite politique chiite du pays.

Parallèlement, l'enlèvement de 18 ressortissants turcs par une milice chiite le 2 septembre et la diffusion d'une vidéo montrant des ravisseurs masqués, se faisant appeler « Ferak al-maout » (escadrons de la mort), flanqués devant une énorme banderole sur laquelle est écrit « Labbayka ya Hussein » (à tes ordres ô Hussein), exigeant de la Turquie qu'elle stoppe les jihadistes sunnites qui se rendent en Syrie via son territoire, ont mis le feu aux poudres en Irak.
La scène, qui rappelle dangereusement les exactions de Daech, a été vivement critiquée il y a quelques jours par l'ayatollah al-Sistani, qui a appelé à la libération immédiate des otages turcs. De son côté, le chef du courant sadriste, Moqtada al-Sadr, a lui aussi critiqué cette prise d'otages, la qualifiant de criminelle, tout en proposant son aide pour les libérer.

Ce nouveau conflit met au grand jour le ras-le-bol irakien contre la mainmise iranienne sur le pays, illustré par l'opposition entre la marjaïya (instance religieuse) de Najaf en Irak, dirigée par Sistani, et les différentes milices chiites du « Hached al-chaabi » (unités de mobilisation populaire), dont une grande partie est soutenue et financée par Téhéran. Ces milices sont en outre vivement critiquées pour les abus continus de leurs membres contre la population civile, et pour leurs tendances politiques et religieuses de plus en plus radicales, loin des principes de dialogue et de modération enseignés par l'ayatollah Sistani.


(Lire aussi : Contre la corruption et le confessionnalisme, les Irakiens dans la rue)

 

Contre Qom ou Téhéran ?
Bien qu'il y ait une rivalité historique entre les marjaïyas de Qom en Iran et de Najaf en Irak, Moustapha Fahs, expert dans les affaires en rapport avec la marjaïya de Najaf, estime que « le vrai conflit se situe au niveau politique avec Téhéran, et notamment avec le Conseil de la révolution iranienne, et non pas entre Qom et Najaf ». À noter également que même à Qom, tous ne sont pas favorables au système de la wilayat al-faqih (qui confère aux religieux un pouvoir politique absolu), source du pouvoir en Iran, alors que la hawza de Najaf estime que les religieux n'ont qu'un pouvoir moral sur les instances politiques. D'où les dernières interventions de l'ayatollah Sistani en Irak pour inciter et encourager le gouvernement irakien à prendre des mesures radicales dans l'intérêt d'une population délaissée par une classe politique corrompue.

« Il faut noter d'abord que les interventions de l'ayatollah Sistani ont un poids beaucoup plus moral que politique, par opposition aux décisions du guide suprême en Iran. Ensuite, les interventions de l'ayatollah Sistani ne font que refléter la frustration et les revendications du peuple irakien en général, et non d'une confession ou d'un groupe en particulier », précise M. Fahs, ajoutant que les relations avec l'Iran ont commencé à s'envenimer quand la marjaïya de Najaf a appelé à sanctionner des responsables politique proches de Téhéran. Or, « depuis dix ans, et notamment avec Nouri al-Maliki comme Premier ministre, une grande partie de la classe politique chiite en Irak est en lien étroit avec le régime iranien ».

 

(Lire aussi : Les milices chiites irakiennes, ces autres acteurs de la lutte contre l'EI)

Wilayat al-faqih
Ce dernier, et notamment son aile radicale, dont les gardiens de la révolution, tente d'inféoder le pouvoir irakien aux autorités iraniennes. Leurs implications visent selon plusieurs observateurs à imposer leur idéologie de la wilayat al-faqih en Irak. Une situation loin de faire l'unanimité dans ce pays, très attaché à ses spécificités et aux enseignements de la marjaïya de Najaf.

La guerre contre les jihadistes de l'État islamique (EI) et la montée en puissance de certaines milices chiites très proches de l'Iran font également craindre un scénario semblable à la République islamique iranienne où les milices paramilitaires à tendance radicale jouent un rôle prépondérant au sein du pays, en parallèle avec l'État. « C'est la politique de Téhéran, explique ainsi Moustapha Fahs, on le voit avec les pasdaran en Iran, les houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban et avec certaines milices en Irak. »

La marjaïya de Najaf semble donc bien décidée à contrer la politique iranienne en Irak en limitant le pouvoir de ces milices, au risque d'entrer en conflit ouvert avec le régime iranien. « Au début, Ali al-Sistani a appelé à combattre l'EI en encourageant le "Hached al-chaabi". Toutefois, pour Sistani, ces actions doivent être faites dans le cadre de l'État irakien, et les miliciens doivent intégrer en fin de compte l'armée ou redevenir de simples citoyens. »

Succession
Enfin, cette contre-attaque de la marjaïya de Najaf contre l'implication flagrante du régime de Téhéran, dirigé par le guide de la révolution Ali Khamenei, a laissé circuler plusieurs rumeurs sur une probable succession de l'ayatollah Sistani. Mais pour M. Fahs, « les deux leaders sont en âge avancé. En cas de disparition de Sistani, la marjaïya de Najaf a le potentiel humain et intellectuel de désigner un nouveau dirigeant. Il n'y aura donc pas de crise de ce côté. Par contre, la mort de Khamenei entraînera un vide, ou du moins un conflit ouvert en Iran pour désigner un nouveau guide », d'autant que ce dernier a quasiment éliminé tout rival possible.

 

Pour mémoire
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commentaires (6)

Tout cela est très bien.

Christine KHALIL

08 h 00, le 18 septembre 2015

Tous les commentaires

Commentaires (6)

  • Tout cela est très bien.

    Christine KHALIL

    08 h 00, le 18 septembre 2015

  • On va leur envoyer le Hezbollah qui va régler tout ça

    FAKHOURI

    22 h 45, le 17 septembre 2015

  • ET UN AUTRE PATRIOTE COMME SISTANI CHEZ LES SUNNITES LIBANAIS...

    LA LIBRE EXPRESSION

    19 h 30, le 17 septembre 2015

  • Tous les deux, "Monstr(ueux)" mollâhs malgré tout Per(s)cés.... même si "sacrés" ; yâ hassértéééh !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    18 h 26, le 17 septembre 2015

  • À QUAND UN PATRIOTE COMME SISTANI CHEZ LES CHIITES LIBANAIS ?

    LA LIBRE EXPRESSION

    08 h 38, le 17 septembre 2015

  • Il est vraiment temps que la "Marjaiya de Najaf" mette fin aux incidences des dérives impérialistes de l'aile radicale iranienne sur l'Irak. Une telle fin aurait un grand effet salutaire sur l'ensemble des pays arabes. Les dérives iraniennes en question ont eu les résultats les plus néfastes, en tout premier lieu l'enfantement de la calamité colossale DAECH en Syrie et en Irak, ainsi que son extension avec sa barbarie sur tout le Moyen-Orient.

    Halim Abou Chacra

    05 h 28, le 17 septembre 2015

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