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Économie - Événementiel

La guerre des festivals a-t-elle eu lieu au Liban ?

Malgré la conjoncture politico-sécuritaire, le bilan commercial des festivals estivaux semble au beau fixe, avec autant de spectateurs autour des scènes toujours plus nombreuses. Mais côté coulisses, l'intensification de cette concurrence pourrait engendrer quelques turbulences.

L’explosion du nombre de festivals sur le marché libanais, comme celui de Jounieh, interpelle les acteurs historiques. Photo DR

Cet été, malgré les blocages institutionnels, la pénurie de touristes arabes et la crise des déchets, les organisateurs de festivals ont gardé le sourire : « Pour nos trente ans cette année, la fréquentation du festival a augmenté de 25 % », se réjouit Hala Chahine, directrice du Festival de Beiteddine. Un bilan globalement positif dressé par tous les organisateurs interrogés par L'Orient-Le Jour, qui affirment avoir enregistré des fréquentations stables, dans le pire des cas, par rapport à 2014.
Pourtant, les organisateurs de festivals auraient pu aussi s'inquiéter du risque de saturation du marché engendré par l'arrivée de nouveaux acteurs. « Je trouvais dommage qu'un site comme Tannourine n'ait pas son festival. Mon mari m'a donc aidée à lancer ce projet et à trouver des partenaires », explique Marlène Harb, présidente du Festival de Tannourine qui, comme celui des Cèdres ou de Kobeyate, a inauguré sa première édition cette année. Résultat, « avec une centaine de festivals, l'été 2015 a été une année record », se réjouit Nada Sardouk, directrice générale du ministère du Tourisme, qui inclut les petits festivals régionaux ou de quartier.

 

Enchères sur les cachets
Reste que certains de ces nouveaux-venus semblent avoir des arguments pour défier les organisateurs de festivals « historiques » que sont Baalbeck, Beiteddine et Byblos. Dès leur première année, Tannourine et les Cèdres ont déjà atteint 3 500 et 12 000 spectateurs (sur deux et quatre soirées) contre 25 000 et 27 000 respectivement pour Beiteddine ou Byblos (sur huit à onze soirées). Surtout, la palme de la plus importante fréquentation est revenue cette année aux festivals de Jounieh et Beirut Holidays, avec respectivement 35 000 (cinq concerts) et 50 000 personnes (neuf concerts), alors qu'ils ont été créés tous les deux en 2012.
Une concurrence d'autant plus marquée que tous sont regroupés sur la période estivale : « Plus on est de fous, plus on rit ! Mais si les évènements se multiplient, les spectateurs libanais, eux, ne peuvent se démultiplier ... », observe Nagi Baz, directeur artistique du Festival de Byblos. « La prolifération des festivals renforce l'attractivité de toutes les régions du Liban. En revanche, cela peut avoir un impact négatif car c'est un petit pays, avec des festivaliers au pouvoir d'achat limité et des touristes étrangers qui ne sont plus assez nombreux », confirme Nayla de Freige, présidente du Festival de Baalbeck (et par ailleurs administrateur délégué de L'Orient-Le Jour). Tous les organisateurs soulignent néanmoins qu'ils n'ont pas encore subi d'impact réel sur leur fréquentation par rapport à l'année dernière.


Et comme pour gagner les faveurs du public, il faut des artistes. La concurrence peut aussi jouer à plein sur ce plan. Pour son lancement, le Festival de Tannourine a par exemple réussi à débaucher le spectacle libanais de danse Caracalla : « Nous les avons convaincus alors qu'ils se produisent généralement dans de plus gros festivals, et cette année ne sera sûrement pas la dernière », s'enorgueillit Marlène Harb, qui ne dévoile pas ses arguments pour les convaincre. En la matière, au-delà du prestige des sites, le nerf de la guerre des organisateurs, c'est souvent le cachet des artistes. « Nous n'avons accueilli que des artistes locaux et la plupart ont accepté de se produire gracieusement », se réjouit Denise Tawk, directrice du Festival des Cèdres. « Généralement, un artiste qui vient au Liban double ses prix car il considère qu'il risque sa vie », explique Amine Abi Yaghi, producteur du Festival de Beirut Holidays. Or « le spectacle doit être amorti par la billetterie et par conséquent nous nous interdisons de dépenser plus de 500 000 dollars pour l'artiste le plus cher », précise Nagi Baz. D'où la crainte que la concurrence stimule les enchères : « Lorsque l'on approche un artiste et qu'un autre producteur lui propose une offre, il augmente ses prix. Nous faisons donc face à des montants exagérés », déplore Fady Fayad, directeur du Festival de Jounieh. « En général, nous n'insistons pas dans ces cas-là car nous ne voulons pas entrer dans ce jeu », tempère Amine Abi Yaghi.

 

Partage du gâteau
Reste enfin la question des sponsors et surtout des subventions publiques qui, cumulées, peuvent représenter jusqu'à 60 % du budget d'un festival (voir encadré). Pour les festivals enregistrés comme association à but non lucratif au ministère du Tourisme, l'État octroie des subventions pouvant représenter jusqu'à 30 % du budget total du festival, plafonnées à 1 milliard de livres par bénéficiaire. Du coup, le partage de ce gâteau pourrait vite s'avérer problématique. « J'espère que le montant global des subventions augmentera en conséquence, car une baisse éventuelle condamnerait les grands festivals à la disparition », s'inquiète Nagi Baz. « Cette année, nous n'avons eu aucun problème avec l'enveloppe. Si elle a besoin d'être augmentée, nous le demanderons au Conseil des ministres », réplique Nada Sardouk, sans pour autant préciser comment cette hausse budgétaire serait éventuellement financée.


En attendant que les effets de cette concurrence se fassent davantage sentir, les organisateurs ont choisi d'anticiper. « Il faudrait mettre en place une stratégie de différenciation entre les festivals qui ont un impact national, une notoriété internationale et une longue histoire, qui devraient être soutenus au niveau national par le gouvernement ; et les festivals de villages qui devraient s'appuyer sur l'aide des collectivités locales, comme à l'étranger », souligne Nayla de Freige. « Idéalement, il faudrait se limiter à la création d'un festival par région », ajoute Cynthia Hobeiche, qui a lancé cette année le Festival de Kobeyate. « La classification des festivals selon leur durée d'existence (5 ans minimum), leur emplacement et leur continuité devrait être primordiale pour l'octroi des subventions », renchérit Hala Chahine. Elle planche en outre sur la création d'une association des festivals libanais pour qu'ils coordonnent davantage entre eux. « J'espère que cette association pourra permettre d'éviter une compétition trop rude », souligne Fady Fayad. À suivre, dès l'été prochain.

 

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Le casse-tête budgétaire des organisateurs

La multiplication des festivals est d'autant plus surprenante que l'activité n'est pas rentable. En 2015, les budgets des festivals oscillaient entre 560 000 et 3,5 millions de dollars. Et leur financement relève souvent du casse-tête. « Pour un organisateur, la bonne formule c'est environ 40 % de recettes de billetterie, 30 % d'aides de sponsors et un déficit qui ne dépasse pas les 30 % », résume Fady Fayad, directeur du Festival de Jounieh. Ce déficit est généralement recouvert par les subventions publiques, mais elles « arrivent avec deux ou trois années de retard. Or en attendant les intérêts bancaires courent toujours », explique Nayla de Freige, présidente du Festival de Baalbeck.
Pour sortir de cette situation, de nombreux organisateurs voudraient... être exonérés de subventions. « Nous sommes prêts à y renoncer en échange d'exonérations d'impôts. En sus des droits d'auteurs (3,5 % pour les artistes français) et aux taxes locales (5 %) réglées à la municipalité ; nous reversons à l'État 10 % sur la billetterie et 7,5 % sur les contrats des artistes. De plus, une loi datant de 2009 – non appliquée pour l'instant – prévoit de porter cette dernière à 17 %. En tout, sur chaque 100 dollars payés 33 reviennent à l'État, soit à peu près l'équivalent de ce qu'il nous verse, avec retard, en subventions », explique Hala Chahine, directrice du Festival de Beiteddine. « Nous l'avons proposé en Conseil des ministres mais cette demande est pour l'instant restée sans suites », précise Nada Sardouk, directrice générale du ministère du Tourisme.

 

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