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Moyen Orient et Monde - Témoignages

Réfugiés syriens à Istanbul : des réussites différentes, mais une même nostalgie

Certains ont ouvert des commerces tandis que d'autres ont rejoint leurs compatriotes dans les usines turques où ils sont payés au rabais. Depuis le printemps 2015, sur les 2 millions de Syriens réfugiés en Turquie, nombreux sont ceux qui songent à rejoindre l'Europe. Alors, en attendant, ils économisent pour pouvoir s'offrir la traversée vers un avenir plus clément.

La devanture du Tarbouche à Aksaray.

Esenyurt, une ville nouvelle au décor de barres d'immeubles et de rues sans âme à deux heures de métro du cœur d'Istanbul, est le lieu de prédilection des réfugiés syriens. Cette banlieue-dortoir grouille de restaurants, snacks, supermarchés syriens où les pancartes en arabe jouxtent celles en turc. Esenyurt attire chaque jour de nouveaux réfugiés syriens et sa population a doublé en cinq ans. Les loyers modiques et le regroupement des familles facilitent aussi l'installation. Sur la grand-place, ou midane, dans les nuages des volutes de cigarettes, les Turcs jouent au tric-trac. Ici, les autochtones et les réfugiés ne se mélangent pas. En plus de la barrière de la langue, les Syriens ne se sentent pas les bienvenus.

Jouxtant la place centrale, Abou Charqass, 29 ans, un grand blond aux yeux verts, a ouvert un snack, Fateh el-Kheir, où s'agglutine la diaspora à la recherche d'un peu de Syrie. Ce Tcherkesse a fui Alep en famille et mise sur le long terme. « Mon chawarma au poulet est le meilleur de la ville. Je le fais comme au pays. C'est pour cela que les Syriens aiment venir chez moi », affirme-t-il, non sans fierté. Cet ancien électricien prend la vie du bon côté. Avec deux associés, il a investi 60 000 dollars dans cette affaire, une véritable fortune. Abou Charqass ne voulait pas vivre trop loin de son Alep natale pour garder une attache avec son pays. Alors, il prend son mal en patience tout en se targuant de faire travailler 11 compatriotes dans son snack. « Ziad, c'est un vrai chef, un maître chawarma ; je lui confie le soin de mélanger les épices », dit-il. « Pour mon moral et celui des miens, je préfère évoluer dans cette ville qui se développe à vive allure plutôt que de perdre la vie en mer ou m'installer trop loin de mon pays. Un jour, la guerre se terminera et on pourra plus facilement rentrer chez nous. Et en plus, j'aurais en main un nouveau métier que je pourrais exercer chez moi », explique-t-il.

L'ambiance est bien différente dans un autre snack d'Esenyurt. Omar, 45 ans, y prépare des manakiche au saj. Installé depuis deux ans à Istanbul avec sa famille, il n'est pas très bavard. Méfiant et exténué par une guerre civile qui n'en finit pas de ravager son pays, il préfère ne pas donner son nom ni des détails sur sa vie.
Pour Omar, boulanger alépin, la déception est immense. Début août, il a versé 10 000 euros pour effectuer la traversée en bateau vers la Grèce avec son fils. Le bateau s'est retourné en pleine mer. Agrippé au fond de la cale, il survit au naufrage avec son fils de 8 ans dans les bras. Sur les 36 passagers clandestins, 4 Syriens meurent noyés. Une fois en Grèce, tout le monde est aussitôt refoulé vers la Turquie. De cette tentative, Omar garde un goût amer et le sentiment qu'il n'y arrivera plus.

 

(Lire aussi : Même pour les réfugiés bardés de diplômes, le parcours du combattant continue)



À la table du snack où Omar travaille, une famille d'Idleb déguste chawarma et sandwiches qui rappellent le bon goût du pays. Le père, Ahmad, 35 ans, un grand homme élancé, semble épuisé. Deux jours plus tôt, la famille a réussi à rejoindre Kos, en Grèce. Mais une fois à terre, la famille entière subit une fouille au corps par les agents de sécurité du ministère de l'Intérieur grec. L'intégralité de leurs papiers et de leur argent est confisquée. Quelques heures plus tard, Ahmad, sa femme et leurs trois enfants se retrouvent à l'endroit même où ils avaient embarqué, sur les côtes turques. « Je suis conscient que l'Europe ne veut pas de nous et ici les Turcs nous paient au lance-pierre. On ne peut pas retourner chez nous. Notre maison est détruite, notre quartier est dévasté et tous les voisins sont partis. Revenir, c'est la mort assurée. Alors, quelle est l'alternative ? » dit-il la larme à l'œil.

Esenyurt abrite aussi une large communauté turco-kurde aujourd'hui renforcée par les Kurdes qui fuient le nord de la Syrie. Hamid, 55 ans, un Kurde de Kobané, a fui les affrontements sanglants qui ont opposé les YPG (Unités de protection du peuple – kurde) à l'organisation État islamique (EI) en janvier 2015. « J'ai dépensé toutes mes économies pour venir jusqu'ici avec ma famille. J'ai un cousin qui vit là depuis plus de vingt ans. Mais, à Esenyurt, je ne me sens pas très en sécurité car le gouvernement se méfie des Kurdes. Il ne fait pas la distinction entre réfugiés kurdes de Syrie et sympathisants du PKK. Du coup, on se sent pris en étau dans un conflit qui n'est pas le nôtre. Parfois, on se demande bien où on peut aller. On songe de plus en plus sérieusement à s'exiler à Berlin où nous avons de la famille. Et surtout, ce qui nous encourage, c'est la position de (la chancelière ) Angela Merkel qui nous dit que les Allemands sont prêts à recevoir un grand nombre de réfugiés », explique cet ancien chauffeur de taxi.

 

(Lire aussi : A Rio, un prêtre accueille des dizaines de réfugiés syriens dans son église)

 

Aksaray, l'autre petite Syrie
À Aksaray, un quartier limitrophe de la zone touristique de Sultanamet, les pancartes des magasins sont toutes en arabe. Dans une rue du quartier, non loin de la boulangerie Sitt ech-Cham (la dame de Damas), un épicier fait grise mine. Il ne souhaite pas donner son nom et se méfie de tout le monde. Originaire d'Alep, cet agent immobilier garde la petite échoppe familiale le dimanche afin que son père puisse se reposer. Les épices de « Khazainat Watan » viennent d'Inde, d'Iran et de Turquie. Mais les savons « sont alépins, confectionnés à la frontière turco-syrienne avec le savoir-faire de chez nous », précise-t-il.

Mohammad Nizar Bitar, 49 ans, est, lui, une star dans le quartier. Il y a deux ans, il a fui Damas avec sa femme et ses cinq enfants, abandonnant son restaurant de poissons connu de tous les touristes de la station de Zabadani au sud de Damas. À Aksaray, il s'installe dans un atelier en sous-sol où il prépare nuit et jour des plats pour les restaurants turcs. Puis il s'associe avec deux compatriotes et ouvre son premier snack, Tarbouche. Le succès ne se fait pas attendre. Avec une formule bien rodée, cet ancien chef édifie un petit empire qui ne cesse de croître. Avec 18 associés, dont 15 réfugiés syriens, il est aujourd'hui à la tête d'une entreprise prospère embauchant 300 réfugiés syriens. « C'est une priorité de faire travailler mes compatriotes car ce sont eux qui sont le plus dans le besoin. Parmi les employés, il y a des ingénieurs, des étudiants, des professeurs et des médecins. Mais, au moins, ils ont un salaire et peuvent vivre décemment. Ce mois, j'ouvre mon cinquième snack. Et j'ai deux boulangeries pour le pain syrien », explique-t-il. Les clients sont principalement syriens, mais l'homme d'affaires est fier d'attirer 25 % de Turcs. Cette success story fait des émules, et les réfugiés qui comptent rester à Istanbul rêvent d'une réussite similaire.

 

(Lire aussi : Milliardaires ou non, les citoyens s'investissent en faveur des réfugiés)

 

Travailler à l'usine
Pour ceux qui n'ont pas pu ouvrir leur commerce, à l'instar de Mohammad, 31 ans, il reste l'usine. Depuis son arrivée de Raqqa il y a un an, ce père de quatre enfants se sent exploité par les Turcs. À Raqqa, il travaillait les terres appartenant à sa famille depuis des générations, mais l'EI a imposé des taxes et la vie était devenue impossible. En laissant tout derrière lui, Mohammad espérait un avenir plus paisible pour sa famille. « Je travaille 6 jours par semaine pour 350 dollars. Les patrons nous mettent devant le fait accompli car ils savent que nous n'avons pas le choix ; c'est pour cela qu'ici tout le monde veut économiser pour partir en Allemagne. Au moins là-bas, nous aurons des droits et nous pourrons vivre dignement », confie-t-il.

Dans la rue, des Syriens échangent entre eux des nouvelles du pays. Des enfants en bas âge mendient sous le regard apitoyé des passants visiblement émus par leurs habits en lambeaux. Onur, un commerçant turc d'Aksaray, assure que les Syriens sont les bienvenus en Turquie, « mais ils doivent s'adapter au mode de vie ici ». « Nous sommes prêts à les accueillir car ils fuient les barils d'explosifs et les décapitations, mais depuis qu'ils sont là en nombre, tout a augmenté chez nous, à commencer par les loyers qui ont pris 40 % en deux ans. En plus, ils acceptent de travailler pour trois fois moins qu'un Turc, alors ils nous prennent tout le travail. »
Pour Nizar, Abou Charqass et les autres, la Turquie est une étape qu'ils appréhendent différemment. Mais une même nostalgie les habite, ainsi qu'un rêve partagé, celui de retrouver un jour leur pays d'origine.

 

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commentaires (1)

Khâââï ! Tout ceci, espérons, leur servira de leçon après tout ce qu'ils ont fait subir au Grand-Liban.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

05 h 56, le 14 septembre 2015

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Commentaires (1)

  • Khâââï ! Tout ceci, espérons, leur servira de leçon après tout ce qu'ils ont fait subir au Grand-Liban.

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    05 h 56, le 14 septembre 2015

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