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Culture - Débat

Être dessinateur de BD au Liban, un « challenge »

« Les défis de la BD libanaise : le point de vue des artistes », tel est le thème d'une rencontre à la librairie el-Bourj animée par Michèle Standjofski. Financement, marché, censure, lectorat ont été abordés, à travers les expériences de trois jeunes dessinateurs : Zeina Bassil, Ralph Doumit et Léna Merhej.

Autour de Michèle Standjofski, trois bédéistes illustrateurs libanais de talent. Photo Michel Sayegh

Peut-on être dessinateur de BD professionnel à temps complet au Liban ?
Il semblerait que non. Zeina Bassil est illustratrice en freelance et libraire en parallèle. Ralph Doumit et Léna Merhej enseignent à l'université, pour subsister. Néanmoins, ce partage entre travail lucratif et passion n'est pas négatif. Pour Zeina, « c'est impossible de se limiter à la BD », il est important de « s'ouvrir à d'autres activités pour nourrir le discours ». Avec du recul, Ralph réalise qu'« avoir envie de faire de la BD à tout prix est un mauvais calcul ». Cela permet de se faire la main, mais il y a un côté « faiseur » qu'il regrette un peu. Pour Léna, suivre un parcours théorique en parallèle de sa pratique de la BD a été un atout artistique important. Ses recherches sur la relation entre image et texte lui ont permis de diversifier la construction de ses propres BD. Les difficultés de financement de la BD au Liban ont une conséquence positive sur la création : « C'est pour cela que les dessinateurs libanais ont tendance à contourner le problème en cassant la BD telle qu'on la connaît, pour la réduire à des versions plus courtes, comme les formats de Samandal ou La Furie des glandeurs », affirme Zeina Bassil.

La situation au Liban est-elle un facteur de frustration ou d'exaltation ?
Les deux, s'accordent à dire les intervenants. Léna Merhej avoue une certaine frustration due au « manque de continuité des initiatives liées à la BD », ce qui constitue un frein au développement de cet art au Liban, les festivals et associations n'étant pas réguliers. Au contraire, Ralph Doumit affirme qu'il s'agit plutôt d'un avantage, puisque « contrairement à d'autres pays où il existe déjà de grandes structures, ici tout reste à faire, on sent une certaine exaltation dans le milieu ». Vivre au Liban reste, pour Zeina Bassil, un atout majeur, puisque notre pays n'est rien de moins qu'un « puits à histoires drôles ou pas drôles, une matière infinie à disséquer, des problèmes sociaux à dénoncer ». Elle ajoute également que « c'est une grande chance, car le Liban est un petit pays, on est juste une poignée de graphistes, on peut facilement produire, diffuser, faire du bruit, contrairement aux Européens qui sont très nombreux ».

Que dire de la censure et du lectorat de BD au Liban ?
Le marché de la BD au Liban est encore très restreint. Un projet de financement a été proposé à Léna Merhej pour développer le marché de Samandal, à condition de censurer les sujets politiques, religieux et sexuels. Son refus a été catégorique. Fréquemment caviardée par dame Anastasie, elle regrette que son travail puisse être « mal lu, mal vu et mal jugé ». L'artiste tempère en affirmant que la censure est « internationale, mais elle n'est pas partout la même qu'au Liban ». Quant au problème du lectorat libanais, elle ne s'en inquiète pas, le marché est « petit et divisé », mais il faut patienter avant d'atteindre « l'âge d'or de la BD tel qu'il existe en Occident ». Elle s'est d'ailleurs déjà demandée, avec d'autres dessinateurs, « quelles sont les caractéristiques formelles, esthétiques de la BD libanaise ? » Pour elle, la BD locale reprend encore des codes préexistants, et il faut lui laisser le temps, peut-être sur plusieurs générations, de s'en émanciper.

Travail en solo ou collectif, qu'est-ce qui vous intéresse ?
Malgré son parcours plutôt en solo, Ralph Doumit encourage le travail collectif et l'élaboration d'une « petite communauté de dessinateurs travaillant ensemble ». « Nous avons besoin de visibilité, nous comme le public », ajoute-t-il. Zeina Bassil aime travailler en collectif, mais sur des projets ponctuels comme pour La Furie des glandeurs, pour éviter « la pression de vouloir produire ». Le travail collectif a un intérêt formel pour Léna Merhej, celui de la mixité des langues : « Samandal s'est adapté aux trilingues, cela s'ouvre sur un plus grand lectorat, tout en le réduisant à ceux qui parlent les trois langues à la fois... Pour la recherche que je mène sur les combinaisons possibles entre image et texte, c'est très intéressant puisque cela fait écho à l'entrecroisement du français, de l'arabe et de l'anglais pratiqués par les Libanais. » Dans la revue Samandal, ce partage de l'ouvrage entre écriture arabe et écriture latine a imposé des directions de lecture contradictoires. Cette contrainte a permis de trouver des « solutions créatives pour élaborer une continuité au sein du livre », et ainsi favoriser peut-être l'émergence d'une singularité formelle de la BD libanaise...

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La question de « L'OLJ »
À quel point l'actualité fait-t-elle écho à votre travail, quand on sait que la BD est une pratique qui prend du temps sur le long terme ?
Zeina Bassil : « C'est en effet une difficulté à laquelle nous sommes confrontés, et qui nous empêche donc d'aborder des sujets ponctuels, et nous incite à choisir des états sociaux récurrents. C'est un lien organique qui existe entre l'actualité et la BD, un événement ponctuel entraîne un focus sur un sujet latent au Liban, comme le racisme par exemple. »
Ralph Doumit : « Mon travail n'a pas vraiment de rapport avec l'actualité, je m'en rends compte avec cette question. Ce n'est pas ce qui m'inspire. »
Léna Merhej : « C'est l'urgence, plutôt que le quotidien, qui peut contaminer la BD. La veille de la guerre en 2006, et pendant douze jours sans électricité, j'ai commencé à dessiner La prochaine guerre on sera plus calme, un projet où je racontais comment ma mère était hystérique quand j'étais jeune, et comment à présent j'étais à mon tour hystérique alors qu'elle ne l'était plus. Je me demandais si cette hystérie allait se transmettre comme cela de génération en génération, et de guerre en guerre. »


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Trois parcours de bédéistes

Zeina Bassil

 


Zeina Bassil. Photo Michel Sayegh


Née en 1988, elle a obtenu une licence en conception rédaction publicitaire, avant d'enchaîner avec une formation en illustration à l'Alba. Alors qu'elle termine son master, elle lance en 2011 le fanzine « La furie des glandeurs », qui réunit différentes personnalités autour de la BD, de l'illustration et de l'écriture.



Ralph Doumit


Ralph Doumit. Photo Michel Sayegh

 

Né en 1985, il obtient un diplôme d'illustration à l'Alba en 2009. Depuis, il a publié des ouvrages pour la jeunesse en France et au Liban, avec notamment Le Trèfle et les quatre Royaumes. Il a participé au 1er numéro de Majellet Onboz, et enseigne en parallèle à l'Alba.



Léna Merhej


Léna Merhej. Photo Michel Sayegh


Après des études en arts graphiques à l'AUB, elle a obtenu un master en Design and Technology à la Parsons School of Design et a produit une thèse intitulée « Analyse des narrations graphiques : la guerre dans la bande dessinée libanaise » à l'Université Jacobs de Brême. Enseignante, illustratrice, chercheuse, elle est notamment fondatrice et membre actif de Samandal, qui a déjà distribué seize numéros depuis sa création il y a six ans.

 

 

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