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Nos lecteurs ont la parole - Youssef Mouawad

Temps maronites, temps déraisonnables !

« C'était un temps déraisonnable », aurait risqué Louis Aragon, ce temps des décades troubles qui s'étala de 1841, date de la chute du dernier émir Chéhab, à l'insurrection de Youssef Karam en 1866. Ce temps pourrait, après mûre réflexion, nous donner les clefs de compréhension de l'impasse constitutionnelle actuelle, dont nos leaders et nos institutions portent la responsabilité. Et comme par hasard, deux prélats qui s'étaient illustrés à cette époque du XIXe siècle portaient les noms bien de chez nous : Mgr Toubiya Aoun (+1871) et Mgr Youssef Geagea (+1882), archevêques respectivement de Beyrouth et de Chypre. Les duels à fleurets mouchetés que ces deux prélats se livrèrent, leurs évêchés étant mitoyens, sont restés célèbres dans les annales épiscopales. Il n'en reste pas moins qu'ils avaient l'intérêt de leur communauté maronite à cœur, et réclamaient de concert avec leur clergé et leurs ouailles la restauration d'un prince chrétien à la tête du pays. Et de fait, les patriarches Hobeiche (+1845), Khazen (+1854) et Massaad (+1890) ne laissaient pas passer une occasion de porter cette exigence primordiale à l'attention des consuls français ou de lancer des campagnes de pétition pour entretenir la flamme communautaire. Leur leitmotiv : un chef chrétien pour gouverner le Mont-Liban. D'où la réserve patriarcale ininterrompue à l'égard du gouverneur Omar pacha, du double caïmacamat, du Règlement de Chakib effendi et du Règlement organique qui institua la moutassarrifiya en juin 1861.
Ce flash-back est assez instructif ! Ainsi, nous serions en train de revivre les interrogations, les hantises et les soubresauts d'il y a cent cinquante ans avec, cerise sur le gâteau, les mêmes noms patronymiques qui reviennent agrémenter notre présent tragique et cocasse à la fois ?
De nos jours, le patriarche Béchara Raï n'a de cesse qu'il ne réclame un président, le siège de Baabda étant vacant depuis plus d'un an. À l'instar des trois patriarches précités, et pour communier dans la démocratie participative que nous constituons avec les autres partenaires confessionnels, il exige l'élection d'un chef de l'État. Pour un observateur étranger, le général Aoun semble partager son point de vue quand il mobilise ses affidés pour « rendre aux chrétiens leurs droits nationaux ». Car c'est bien lui qui a proclamé haut et fort : « Je ne veux pas les droits des sunnites, ni des chiites, ni des druzes, mais les droits nationaux des chrétiens. »
Alors, c'est à ne plus rien comprendre ! Comment peut-on d'une part exiger « le retour au pacte national, à la Constitution et à la loi », et d'autre part torpiller le quorum qui est censé assurer l'élection présidentielle ? Pour tout vous dire, messieurs, le rassemblement des partisans du CPL, place des Martyrs, le mercredi 12 août, ne fut qu'une pantalonnade*.
Laisser le pays aller à vau-l'eau, dans l'attente de l'intervention de l'arbitre extérieur, est-ce là vraiment le rôle imparti à une frange des Libanais ? Kamal Salibi, fort de son expérience académique, nous répétait que les maronites avaient trop souvent subordonné l'intérêt national à l'intérêt personnel. « En temps de crise, ils se sont fréquemment divisés sur des questions insignifiantes, et ont perdu l'avantage de leur nombre et de leur indubitable valeur militaire dans d'inutiles querelles de personnes ou de factions. » **
Tentons un autre flash-back, tant les caractères idiosyncrasiques de chaque groupe communautaire se révèlent en période de crise. Dans son insurrection de 1866, Youssef bey Karam n'avait pas mieux fait que notre général autrefois rebelle. Lui aussi voulait d'un chef chrétien à la tête du pays, à la condition expresse que ce soit lui : « Ana aw la ahad. » Et qu'importe si le premier moutassarrif Daoud pacha se soit révélé un excellent gouverneur qui travaillait à la prospérité du pays et qui aurait tout fait pour éviter le recours aux troupes ottomanes. Youssef Karam, héros national, finit par déposer les armes et prendre le chemin de l'exil. Il s'était fait des illusions sur un appui français*** comme le font certains aujourd'hui sur un appui iranien qui se dérobe !
De guerre lasse, les maronites finirent par reconnaître le fait accompli. Et s'ils profitèrent alors pleinement du régime des moutassarrifs, chrétiens mais étrangers, c'est qu'ils étaient portés, comme tous les chrétiens d'Orient, par un élan démographique irrésistible. Ce n'est plus le cas aujourd'hui....

Youssef MOUAWAD

* Une bouffonnerie, une duperie ou la manifestation hypocrite d'un sentiment
** « Histoire du Liban du XVIIe siècle à nos jours », Naufal, 1997, p. 30.
*** La France n'avait rien promis !

« C'était un temps déraisonnable », aurait risqué Louis Aragon, ce temps des décades troubles qui s'étala de 1841, date de la chute du dernier émir Chéhab, à l'insurrection de Youssef Karam en 1866. Ce temps pourrait, après mûre réflexion, nous donner les clefs de compréhension de l'impasse constitutionnelle actuelle, dont nos leaders et nos institutions portent la responsabilité. Et comme par hasard, deux prélats qui s'étaient illustrés à cette époque du XIXe siècle portaient les noms bien de chez nous : Mgr Toubiya Aoun (+1871) et Mgr Youssef Geagea (+1882), archevêques respectivement de Beyrouth et de Chypre. Les duels à fleurets mouchetés que ces deux prélats se livrèrent, leurs évêchés étant mitoyens, sont restés célèbres dans les annales épiscopales. Il n'en reste pas moins qu'ils avaient...
commentaires (2)

On attribue au Patriarche Boulos Massaad (1806-1898) une erreur d'appréciation très importante. Lors du massacre des maronites par les druzes en 1860 au Chouf, massacre perpétré par les Ottomans et la Perfide Albion, Le Patriarche n'a pas bougé le pouce pour venir à leur aide, il a même empêché Youssef Karam d'y aller à la tête de son armée pour les secourir. Les Anglais avaient demandé aux Ottomans de désarmer les maronites sous-prétexte qu'ils étaient des francophiles, laissant toutes leurs armes aux druzes.

Annie

17 h 55, le 27 août 2015

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Commentaires (2)

  • On attribue au Patriarche Boulos Massaad (1806-1898) une erreur d'appréciation très importante. Lors du massacre des maronites par les druzes en 1860 au Chouf, massacre perpétré par les Ottomans et la Perfide Albion, Le Patriarche n'a pas bougé le pouce pour venir à leur aide, il a même empêché Youssef Karam d'y aller à la tête de son armée pour les secourir. Les Anglais avaient demandé aux Ottomans de désarmer les maronites sous-prétexte qu'ils étaient des francophiles, laissant toutes leurs armes aux druzes.

    Annie

    17 h 55, le 27 août 2015

  • Vous avez raison, Monsieur. Comme on le voit bien par les temps qui courent, la déraison est une spécialité maronite.

    Halim Abou Chacra

    10 h 09, le 27 août 2015

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