Entre deux peintures et vidéos, Jad Taleb se met aux claviers. Photo DR
Jad Taleb est une pieuvre hyperactive. S'il n'est pas déjà en train de réfléchir au projet suivant, l'ennui le ronge aussitôt. Peinture, vidéo, son, photomontage, musique : pour le diplômé en animation 2D/3D de l'Alba, tous ces médias s'entremêlent. Le jeune artiste ne veut surtout pas se limiter à un seul d'entre eux. D'ailleurs, selon lui, ses œuvres dans les différents domaines artistiques sont liées. « Je ne réfléchis pas avant de peindre ou d'écrire un morceau, l'art me permet de me livrer complètement. Ensuite, que ce soit la mise en page ou la production, cela m'oblige à revenir à un mode de pensée davantage structuré », estime le musicien tripolitain.
À l'âge de 12 ans, il réalise son premier tableau avec des pastels. Depuis, son style expressionniste, très chaotique et offensif, s'est affirmé. Pour l'une de ses expositions, l'artiste a même poussé l'expérience jusqu'à louer de vieilles maisons, et à « voler » des planches d'armoires abandonnées sur lesquelles il avait laissé parler sa créativité. Peinture à l'huile, Tipp-Ex ou encre de Chine sur bois, peu importe le matériel, Jad Taleb cherche simplement à sortir ce qu'il a de ses tripes de manière intuitive avec ce qu'il a sous la main.
Rester minimaliste, tout en créant des œuvres très denses, voilà une « combinaison presque absurde », selon ses propres mots. Pourtant cette opposition fondatrice revient comme une antienne dans toutes ses œuvres.
Impatient congénital
Incapable d'attendre de voir le résultat de son travail, Jad Taleb est un impatient congénital. « Je suis quelqu'un qui travaille rapidement, et qui veut tout le temps que les choses arrivent encore plus vite », pointe le jeune homme de 25 ans en soulignant qu'il s'est assagi depuis la fin de ses études. Alors que son adolescence était ponctuée de bagarres, de vols et d'ivresse, l'art lui a permis de canaliser sa rage afin de s'en servir au cœur de ses travaux. La noirceur a laissé la place à davantage de contrastes. Désormais, lorsqu'il ne travaille pas à exciter le sens visuel des spectateurs, il cherche à réveiller leurs tympans avec son groupe Flum Project.
Accompagné par Patrick Abi Abdallah aux percussions, le chanteur claviériste slalome entre l'électro-rock dansant, la techno abrasive et l'ambient planante. Son urgence brouillonne est tempérée par la rigueur quasi scientifique du batteur. Patrick Abi Abdallah amène le souffle rock progressif, tandis que Jad Taleb compose des mélodies stratosphériques inspirées par la nostalgie véhiculée par les chansons de Radiohead et de Boards of Canada. Les deux musiciens se sont connus à l'Alba en 2010. À la fin de l'année 2012, ils s'amusaient, avec trois autres amis, à faire des reprises de trip-hop, de Massive Attack et Portishead notamment. Les mois passant, leurs destins se séparent. Les deux garçons se retrouvent finalement en duo l'an dernier.
Le déclic se produit au début de l'année 2014. Ils décident alors de se laisser aller vers de réelles expérimentations sonores qui remémorent autant la raideur opiacée de Death In Vegas que les rythmiques irrésistibles d'AK-DK. Après plusieurs mois d'improvisations, ils se mettent à structurer leurs morceaux afin d'aboutir aux neuf ondulations soniques qui constituent le premier essai de Flum Project. « L'album Dormant est un clin d'œil à la faille sismique qui traverse la région. Celle-ci peut se réveiller à tout moment. Chaque siècle, Beyrouth doit repartir à zéro », explique-t-il au lendemain de la présentation de leur premier album lors d'un concert au BO18. « Notre musique fonctionne comme de la lave : calme et visqueuse d'en haut, mais brûlante, agressive et explosive lorsqu'on s'en rapproche », précise en souriant celui qui, lui aussi, sous ses airs calmes, bouillonne de talent(s).
Dont on attend néanmoins, avec impatience, la(les) confirmation(s).
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En exclusivité pour L'Orient-Le Jour, la chanson Motionless Clouds (feat Maria Kassab) de Flum Project. « Cette chanson a été l'une des pistes les plus difficiles à réaliser de l'album. Nous avons retravaillé quatre fois afin d'être satisfait du résultat. Recevoir des compliments à propos de cette chanson après le concert de la release party a été un soulagement, car elle n'a failli jamais faire partie de Dormant » confie Jad Taleb à L'OLJ.
Teaser vidéo de l'album Dormant :
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Toute première (et dernière) fois
Premier album marquant ?
C'était une compilation que mon frère m'avait donnée pour mes 15 ans. Il avait gravé des chansons de Herbie Hancock, de Ladytron et de Radiohead. Dix ans plus tard, ça reste encore des modèles.
Dernier album acheté ou téléchargé ?
Steam Days de Nathan Fake. J'adore son interprétation du son car elle est originale. Il n'avait pas beaucoup d'argent pour produire cet album, il l'a enregistré avec du matériel bas de gamme et il est arrivé à un son magique.
Premier acte illégal ?
J'ai conduit la voiture de mes parents à 14 ans. Au lieu d'appuyer sur le frein, j'ai accéléré et je suis allé droit dans un mur. La voiture a fini à la casse.
Dernières larmes devant un film ?
À la fin de Melancholia de Lars Von Trier, je n'ai pas pu me retenir. Quand un réalisateur m'embarque dans son histoire, tout peut arriver.
Premier coup de foudre devant une installation ?
Le tourbillon technologique de Mario Saba. Ce sont des déchets d'ordinateurs qu'il a disposés en tourbillon en plein espace public à Tripoli en 1995. C'est très esthétique et fort en symbolique.
Dernier orgasme musical en live ?
En avril 2015, lors du concert de Suuns à Ashkal Alwan, le son était très dense, c'était formidable.
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