Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Lina El-Kadi Rifaat

Il faut rester positif

Nous, Libanais, sommes toujours un peu pessimistes à l'approche de chaque été : si ce n'est pas une attaque israélienne qui vient nous gâcher la saison, ce sont les explosions meurtrières, les enlèvements, ou bien les manifestations. Cette année, notre été s'annonçait miraculeusement « bien », le sort paraissait nous épargner et nous nous en réjouissons. Hélas, les ordures nous attendaient au coin.
En écoutant les nouvelles, on ne parle plus que de ce problème. Chez le coiffeur, les dames ne parlent plus que de la nécessité de récupérer, recycler et déchiqueter. Au bureau, chacun tient à donner une description très précise de la poubelle de son quartier. Les chauffeurs jurent et tempêtent tout en lançant l'épluchure de leur banane par la fenêtre.
Pendant longtemps, je ne voyais que les problèmes de mon pays et répétais toujours qu'il fallait être fou ou voleur pour rester. On me reprochait toujours de ne pas voir le charme dans cette anarchie et la splendeur de cette résilience (inertie ?) dont nous faisons preuve, face à chaque problème.
Alors, au moment où la plupart des optimistes perdent espoir, je suis honnêtement choquée et déçue de voir l'effet d'une petite poubelle sur le plus joyeux et fier des peuples.
Forte de mon nouveau positivisme et de ma foi retrouvée, je suis sortie hier de ma maison déterminée à ne voir que l'agréable et le charmant ;
je n'étais pas déçue ! Quand je me suis engagée dans une ruelle à sens unique, une voiture me bloquait le chemin. Vu les récentes nouvelles et tenant à ma vie, je me suis hâtée de m'excuser auprès du monsieur qui s'est juste contenté de m'insulter. Quelle gentillesse ! Il aurait facilement pu me tuer ! Que dois-je ressentir autre que la gratitude ?
Fort ravie, j'ai continué mon chemin et suis arrivée à destination. Autour de moi, les passants portaient des masques médicaux et traversaient à pas rapides. Quel bonheur ! On se croirait à Tokyo ! Bien sûr, comme partout dans Beyrouth, les ordures débordaient des poubelles et là où je me trouvais, elles bloquaient la rue, ce qui empêchait les voitures de passer et, pour la première fois depuis des années, j'arrivais à traverser sans risque d'être renversée par un chauffard. Un rat profite aussi et se dirige vers les sacs encore fermés.
Après une longue mais heureuse journée d'observations positives, je rentre chez moi. Là aussi, une autre surprise m'attendait : le vent soufflait du côté nord-est ou sud-ouest, ce qui allégeait l'odeur de la poubelle du coin d'où ne parvenait qu'un petit parfum d'un melon pourri. Ce n'est pas du Dior mais cela rappelle un peu l'odeur des offrandes de fruits que les Balinais laissaient en dehors de leur maison. Au moins, nous préparons nos offrandes à l'image de nos politiciens.
En me dirigeant vers l'entrée de mon immeuble, je ne pouvais heureusement ne pas remarquer que l'odeur des générateurs qui nous entouraient masquait l'odeur de l'autre poubelle de la rue. Sûrement, la fumée laissait toujours de la poudre noire sur nos balcons et dans nos poumons, mais cela fait partie de notre mode de vie et notre mécanisme d'adaptation. Il nous faut toujours une catastrophe pour oublier une autre, un scandale pour effacer un autre et une nouvelle horreur pour camoufler une ancienne.
La nuit, en entendant le bruit des camions des éboueurs, je ressentais une certaine tristesse, quelle autre absurdité nous offrira le lendemain pour nous faire oublier les ordures ?
Il faut vraiment être fou ou voleur pour rester dans ce pays.

Nous, Libanais, sommes toujours un peu pessimistes à l'approche de chaque été : si ce n'est pas une attaque israélienne qui vient nous gâcher la saison, ce sont les explosions meurtrières, les enlèvements, ou bien les manifestations. Cette année, notre été s'annonçait miraculeusement « bien », le sort paraissait nous épargner et nous nous en réjouissons. Hélas, les ordures nous attendaient au coin.En écoutant les nouvelles, on ne parle plus que de ce problème. Chez le coiffeur, les dames ne parlent plus que de la nécessité de récupérer, recycler et déchiqueter. Au bureau, chacun tient à donner une description très précise de la poubelle de son quartier. Les chauffeurs jurent et tempêtent tout en lançant l'épluchure de leur banane par la fenêtre.Pendant longtemps, je ne voyais que les problèmes de mon...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut