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Moyen Orient et Monde

Les clowns à l’assaut de la politique

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Ian BURUMA | OLJ
05/08/2015

Magnat de l'immobilier, vedette de télé-réalité, comment Donald Trump, alias Donald, pourrait-il devenir le prochain président des États-Unis ? L'homme est pour le moins bruyant, grossier, ignorant dans la plupart des domaines, et apparaît quelque peu ridicule coiffé de son postiche blond soigneusement peigné. Même les Républicains les plus fervents voient en lui un vulgaire « clown de rodéo », qualifiant sa campagne de véritable « cirque ». Le Huffington Post considère lui-même la campagne de Trump comme une simple actualité de divertissement.
Et pourtant, Trump triomphe jusqu'à présent de tous ses adversaires dans la course à la nomination républicaine des présidentielles. Bien que l'univers politique américain se révèle parfois étonnant, la situation est tout à fait inédite. Comment expliquer la popularité de Donald Trump ? Ses partisans électoraux auraient-ils « perdu la tête », pour reprendre l'expression sans doute malhabile du sénateur John McCain ?
De l'avis de ses détracteurs, Trump surferait sur l'instinct primaire d'électeurs déçus, qui haïraient les étrangers (notamment les Mexicains), ne feraient plus confiance aux banquiers (ou plus largement à quiconque aurait suivi des études supérieures), et qui n'accepteraient toujours pas l'arrivée au pouvoir d'un président dont le père était noir. Pour le comédien Jon Stewart, Trump incarnerait l'« identité de l'Amérique », ou du moins celle d'une importante population d'Américains pour la plupart blancs, plutôt âgés, et issus des petites villes du pays.
Tout cela est peut-être vrai. Pour autant, Trump s'inscrit dans un phénomène plus large, qui touche l'ensemble du monde démocratique. Partout s'observe une déception de électeurs, que ce soit aux États-Unis, en Europe ou en Inde. Et si ces électeurs s'éloignent peu à peu des partis politiques de gouvernement pour se rapprocher des plus populistes, ce n'est pas seulement parce que ces derniers leur promettent de chasser du pouvoir les élites corrompues, mais également parce que ces électeurs partagent le goût de la politique-spectacle et se plaisent à soutenir des candidats quelque peu clownesques.
Beppe Grillo, grand professionnel de la comédie, dirige aujourd'hui le deuxième plus grand parti politique italien. Grillo aspire à renverser l'establishment politique du pays, ainsi qu'à contrer l'Union européenne en faisant sortie l'Italie de l'euro.
Certes, à trois reprises les Italiens ont déjà désigné un farceur au poste de Premier ministre. Silvio Berlusconi, autre milliardaire de l'immobilier, qui avait débuté sa carrière en tant que crooner sur les bateaux de croisière, se comportait de manière encore plus scandaleuse que Donald Trump et régnait en maître sur les médias de masse – au sens propre du terme, étant propriétaire de la plupart des médias du pays. Comme les partisans de Trump, beaucoup de citoyens italiens – et notamment les hommes – aimaient Berlusconi non pas en dépit de ses déclarations et comportements outrageants ; ils l'aimaient précisément pour ces raisons.
L'humoriste de télévision Victor Trujillo, plus connu sous le nom de Brozo le Clown effrayant, est aujourd'hui devenu le commentateur politique le plus influent au Mexique. Aux Pays-Bas, contrée habituellement peu coutumière des personnalités politiques extravagantes, la montée du populisme avait dans un premier temps été amorcée par Pim Fortuyn, homosexuel haut en couleur, qui organisait des apparitions publiques provocantes et spectaculaires. Ici encore, son talent pour les déclarations explosives le servait davantage qu'il ne l'handicapait. Après l'assassinat de Fortuyn en 2002, c'est Geert Wilders, ancien punk et rocker à la généreuse chevelure blond platine, qui brillera au plus haut du firmament populiste néerlandais.
Outre l'originalité de leur coupe de cheveux (rappelons la teinture capillaire de Berlusconi), ces nouveaux acteurs populistes partagent bien des points communs. Qu'ils soient milliardaires ou non, tous vouent une hostilité féroce aux soi-disant élites, dont ils se sentent socialement exclus. Entre autres similitudes, Wilders et Trump surfent également sur un sentiment populaire d'anti-immigration. Trump a en effet qualifié les Mexicains de « violeurs » de l'Amérique. Wilders entend pour sa part faire interdire le Coran et stopper l'afflux de musulmans vers son pays. On retrouve ici encore ce même ressentiment à l'encontre des élites, à qui l'on reproche d'avoir initialement permis aux étrangers de pénétrer sur le territoire.
En Europe, l'hostilité à l'égard des immigrés, ou de l'islam, peut rapidement se changer en animosité vis-à-vis de l'Union européenne, qui est considérée comme un autre des bastions d'une élite bien installée. C'est ce que partagent Wilders et Grillo.
Je pense néanmoins qu'il existe une raison plus fondamentale à la popularité des clowns politiques. De nombreux citoyens se sont lassés de la classe politique professionnelle. Il fut un temps où les acteurs politiques de gauche provenaient souvent des syndicats, tandis que les conservateurs étaient généralement de riches hommes d'affaires ou propriétaires terriens. Les différentes classes sociales voyaient leurs propres intérêts représentés par des partis s'opposant autour de divergences idéologiques claires.
Voici en revanche qu'aujourd'hui les citoyens entrevoient de moins en moins de différences entre les politiciens de tel ou tel autre parti, qui se regroupent sommairement sous des étiquettes de type « Washington », « Bruxelles » ou « Wall Street ».
Cette perception de la part du public est exagérée et particulièrement aux États-Unis. La situation du pays serait bien différente sous le mandat d'un président républicain et d'autant plus en présence d'une majorité républicaine au sein des deux chambres du Congrès.
Il n'en demeure pas moins qu'en bien des régions du monde, les différences idéologiques se sont massivement effondrées. Les socio-démocrates dirigent aujourd'hui des gouvernements de coalition intégrant des conservateurs indulgents. Le néolibéralisme est roi. La sphère politique s'apparente de plus en plus à un système manipulé, via lequel les membres d'une même classe politique se font concurrence dans l'objectif d'une nomination, plutôt que pour le triomphe des idées, ou au nom d'intérêts collectifs plus étendus.
Ainsi le trumpisme et le grilloisme illustrent-ils une révolte contre les politiciens professionnels. Donald Trump n'entend pas seulement faire face au candidat démocrate dans la course à la présidence ; il lutte également contre l'establishment de son propre parti. Ses partisans électoraux n'ont que faire des compromis élaborés à Washington par les principaux républicains et démocrates. Pour eux, la coopération bipartisane n'est pas nécessaire à la gouvernance d'un pays vaste et divers ; elle constitue à leurs yeux une véritable forme de corruption.
C'est la raison pour laquelle ils ont voté il y a cinq ans pour les politiciens du Tea Party, qui préféraient le shutdown du gouvernement à la négociation d'un accord avec les démocrates. C'est également ce qui explique leur soutien à une grande gueule telle que Donald Trump.
Or, à défaut de compromis, une démocratie devient ingouvernable. C'est bel et bien le grand danger auquel s'expose aujourd'hui l'Amérique. Car même si Trump ne devient pas le prochain président, les dégâts du populisme auront déjà été causés.

© Project Syndicate, 2015. Traduit de l'anglais par Martin Morel.

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