Nicolas Jaar souhaite « composer des chansons qui soient davantage conscientes du monde ». Photo DR
Le garçon a de quoi rendre jaloux. À 25 ans, tout lui réussit. Il n'y a pas si longtemps que ça, à peine plus d'une décennie, Nicolas Jaar découvrait l'électro. Pour Noël 2004, l'adolescent avait demandé un disque à son père. Ainsi était arrivé dans les mains du fils Jaar, le Thé au Harem d'Archimède, album du pape chilien de la techno minimale, Ricardo Villalobos. La légende parle d'un déclic, à ce moment précis. L'adolescent aurait alors décidé qu'il allait devenir compositeur de musique électronique. «Je ne me suis jamais décidé, réfute l'artiste. Encore aujourd'hui, je ne veux pas m'avouer que je ne ferais que cela de ma vie.»
Aujourd'hui, le Chilo-Américain vient de sortir ses deux nouveaux maxis en mai et juin derniers. Hyperactif, il a produit DJ Slugo, une des pointures de la house music, et a tout juste terminé l'enregistrement de l'album de son meilleur ami Will Epstein, alias High Water. «Je n'ai jamais fait de plan de carrière, les choses s'enchaînent ainsi...», avoue-t-il simplement, même si on suppose qu'il est bien plus malin et organisé qu'il veut bien le montrer.
Doux poil à gratter
En 2011, son premier album solo Space is Only Noise avait été un véritable coup de pied dans la fourmilière électro. Avec le bassiste américain Dave Harrington, il a ensuite formé le duo Darkside pendant presque deux ans. En mêlant downtempo lourde et guitares funk, leur album Psychic était un formidable contre-pied au Random Access Memories des Daft Punk, sorti la même année. Afin d'avoir les coudées franches, l'artiste se paie même le luxe de diriger son propre label Other People depuis 2013. Il concède d'ailleurs qu'il préfère son rôle de producteur à celui de chanteur: «Je n'aime pas me vendre, il y a un aspect sale qui ne me plaît pas.»
Pendant plusieurs années, Nicolas Jaar disait vouloir rester punk dans cet espace qui brasse des sommes d'argent folles. L'artiste se dit pessimiste, mais pas résigné. «Le système pourrit tout, il a une manière de prendre les artistes et de les transformer à sa guise.» Alors, pour tenter de rester un (doux) poil à gratter, le virtuose n'écoute que ses envies et continue à inventer des morceaux autant débauchés que tourmentés.
Le jeune DJ n'aime pourtant pas décevoir. Il ne ferait pas tout pour être aimé, mais se découvre sensible à l'art subtil du compromis. Juste avant de prendre le taxi pour rejoindre la discothèque, il a dû repenser son set à la dernière minute.
Le compromis, pas la compromission
«Je viens de m'apercevoir que je n'avais intégré aucune de mes chansons dans mon mix. Si je n'en joue pas, je sais que je décevrais ceux qui se sont déplacés», concède l'artiste tout en maugréant. «Cela m'ennuie, je préférerais surprendre. Mais il faut aussi écouter les attentes du public, penser au lieu dans lequel tu te produis (...), ce n'est pas punk de jouer au Gärten, donc j'adapte aussi mon set pour faire danser.»
Hors de question pour lui de travailler pour une major de l'industrie du disque. «À moins que je ne devienne subitement le père de triplés», s'exclame l'artiste en riant. L'Américano-Chilien dit ne pas rouler sur l'or, car il réinvestit chaque rentrée d'argent dans tous les projets qui comptent pour lui, dont son label. L'homme est souriant, décontracté, à l'aise. Tout le contraire de sa musique minimaliste et atonique. «J'ai changé cette année. Je suis moins intéressé par l'aspect obscur des choses», confie l'artiste qui lie cette métamorphose au fait qu'il a récemment rencontré quelqu'un. «Je suis devenu patient. Parfois, j'ai presque du mal à me reconnaître tant je suis transformé», relève
Jaar, radieux.
Avec une vingtaine de DJ-set par an, l'artiste conserve un rythme de vie étonnamment sain pour un artiste électro. Lorsqu'il est à Brooklyn, Nicolas Jaar se réveille vers sept ou huit heures chaque matin afin de profiter de l'absence de ses voisins. «J'ai douze heures par jour pendant lesquelles je peux tester des sons», confie le musicien qui aime les défis. Réaliser la bande originale du dernier film de Jacques Audiard, Dheepan, auréolé de la Palme d'or à Cannes, a été un challenge stimulant pour lui. «Je ne vais pas mentir, c'était difficile d'essuyer autant de refus successifs d'Audiard. Je ne suis pas masochiste, mais j'aime qu'on me pousse dans mes retranchements.»
Développer sa voix, travailler le chant et écrire des chansons à texte qui ne seraient pas forcément électro. Voilà le prochain défi que Jaar se lance. «Avec beaucoup d'humilité, je veux composer des chansons qui soient davantage conscientes du monde qui nous entoure, mais c'est très difficile de le faire sans être ringard», dit-il en citant pour exemple Idiot Wind, sa chanson préférée de Bob Dylan.
L'artiste a souvent peur de donner quelque chose de trop au public, qu'un de ses morceaux ne colle pas à l'histoire qu'il développe dans son mix. Aujourd'hui, le compositeur ne voit plus tout en noir et blanc, il arrive désormais à apprécier les nuances, les évolutions et à accepter les imperfections. Contrairement à ce qu'il disait il y a quelques années, Nicolas Jaar ne voit plus la musique comme un objet intangible. «Quand j'avais 17 ou 18 ans, je pensais que ma musique n'allait pas changer. Maintenant je déteste ce que je faisais à l'époque. Le fait que le regard puisse changer, ça c'est vraiment sacré.»
Nicolas Jaar - Space Is Only Noise If You Can See
Darkside - Paper Trails
Nicolas Jaar - The three sides of Audrey / No one is looking at U

