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Culture - Exposition

Ce que le cinéma cache, des artistes le révèlent

Trois regards et autant de manières d'exprimer une révolte vis-à-vis du cinéma au Beirut Art Center, de le décortiquer et de le pousser dans ses retranchements. Visite guidée avec la curatrice de l'exposition « Aftercinema », Marie Muracciole.

Film noir 003 (détournement de Goldfinger) par La Ribot.

Ne plus faire la différence entre ces scènes de films qui nous marquent au fer rouge et nos propres souvenirs ? Le cinéma fait tellement partie intégrante de nos vies que ce drôle de sentiment, nous l'avons tous ressenti un jour. «Il se mélange si intimement à nos souvenirs, à notre mémoire. Nous sommes continuellement en train de vivre à la fois dans notre passé et dans le passé du cinéma », estime Marie Muracciole, directrice du Beirut Art Center. Également curatrice de l'exposition Aftercinema, son idée de parler de cette zone floue entre fiction et réalité lui est venue en se remémorant l'expression Afterlife du philosophe allemand Walter Benjamin et en lisant l'ouvrage de Raymond Bellour, Le corps du cinéma.

Lorsqu'on retrouve la directrice au sein de son musée, un vendredi en fin d'après-midi, il n'y a pas un chat: le Beirut Art Center est à nous. Alors, l'espace vide souffre-t-il de thématiques trop abstraites et illisibles pour le public non initié? «C'est une obsession de personnes cultivées», s'exclame la curatrice lorsqu'on la questionne sur les reproches récurrents qui sont fait à propos de la complexité des thématiques développées par le Beirut Art Center. «Il faut être très exigeant et montrer les meilleures choses aux enfants comme aux adultes, non pas faire de la pédagogie faiblarde et de la simplification. On doit montrer des œuvres magnifiques à la place de créations accessibles. Il faut qu'il y ait des chocs, des rencontres bizarres, des étonnements», assure Marie Muracciole. «Je me souviens de ma première rencontre avec de l'art contemporain. C'était une sculpture de Donald Judd et j'étais horrifiée par cette œuvre. Je me suis même demandé si ce n'était pas une partie du dispositif de sécurité du musée. Ce flou m'a occupée et j'ai fini par retourner voir l'installation», explique-t-elle. Elle entend pourtant bien les remarques qui sont formulées et le BAC s'ouvre depuis peu à de nouveaux publics: plusieurs classes de l'école publique attenante ont découvert l'art contemporain ici, et le musée forme des enseignants afin qu'ils viennent avec leurs élèves dans de bonnes conditions. Aussi, la curatrice rappelle que le musée collabore avec des ONG et des scouts palestiniens, mais surtout, que l'entrée reste gratuite pour tous.


Donner la parole à ceux qui ne l'ont pas
Kamal Aljafari, La Ribot, Jumana Manna: les trois artistes qui exposent dans le cadre d'Aftercinema se servent du cinéma comme matière première et se demandent, in fine, comment donner la parole aux individus qui ne l'ont pas. Fascinée par cet état passif, proche de l'hypnose et du rêve, Marie Muracciole souhaitait faire dialoguer des réalisateurs autour de la place du septième art et de l'impact qu'il a sur nos vies. Jumana Manna filme simplement avec un regard poétique tandis que Kamal Aljafari et La Ribot détournent nos regards des images de premiers plans. Focus sur les travaux respectifs.

 

Distordre la réalité

Kamal Aljafari, « The Taxi of Ahmad Farraj ». « La voiture garée devant l'immeuble de sa tante, qui se souvient très bien des personnes qui étaient venues lui rendre visite », selon Marie Muracciole.

Kamal Aljafari fait découvrir la ville de Jaffa, cité dans laquelle il a grandi. À un détail près: il a effacé toute la présence israélienne des images des films qu'il a pu récupérer. Grâce à cet objet cinématographique très particulier appelé Untitled 2015, à la fois beau, morbide et malsain, Jaffa est à nouveau habitée par les Palestiniens. Malgré l'exil forcé auquel poussait l'armée israélienne afin de construire Tel-Aviv dès 1948, les membres de la famille de Kamal étaient restés, cloîtrés dans un quartier de Jaffa non évacué par l'armée israélienne. Il y a quelques années, le cinéaste palestinien est tombé sur une photographie d'un tournage – pendant les années 70 de nombreux films de série B avaient été tournés dans la vieille ville – dans laquelle apparaissait le nom de son ancienne école sur l'une des voitures. L'artiste appelle cette période «l'invasion cinématique de Jaffa », et cela a un sens très politique selon Marie Murraciole.
«La deuxième fois que Jaffa a été envahie, c'est avec le cinéma. Pour faire simple, Aftercinema, ce sont des artistes qui se demandent ce que le cinéma donne comme images à voir au monde, et comment il le décrit.» Le réalisateur s'était enfermé dans une salle obscure et fait projeter tous les films qui avaient été tournés au cours de cette période. L'artiste a alors photographié les arrière-plans, des habitants et des lieux qui avaient disparu. «Kamal a inventé un nouveau regard sur la ville en imaginant cette sorte d'album de famille. Il a donné des visages à tous ces gens qui étaient des figurants malgré eux », se réjouit la curatrice de l'exposition, qui confie que le réalisateur a terminé son film deux jours avant le vernissage.

 

Intérieur(s) / extérieur(s)

«Walk Like a Vase» de Jumana Manna.

Jumana Manna aborde, quant à elle, les destins cabossés de jeunes paumés au langage fleuri de Jérusalem-Est, obnubilés par leurs voitures, leurs corps et les filles. Avec Blessed Blessed Oblivion, l'artiste filme simplement et interagit avec les protagonistes, mais sans regard condescendant. Aussi, elle développe des «projections» qui sont autant de sculptures. L'artiste mêle ainsi cinéma et moulures. «Ces jeunes n'ont pas d'avenir et pas de moyen de partir. Ils se rabattent sur ce qu'ils ont, c'est-à-dire leurs propres corps. Les sculptures sont là pour tenter de mettre en forme l'indicible, pour tenter d'aller plus loin», estime la curatrice.
À côté de la télévision grâce à laquelle le spectateur peut visionner le passionnant documentaire, se dresse une imposante structure. Walk Like a Vase a été réalisée en l'espace de deux semaines avec du plâtre, du métal, de la cire et des boîtes à œufs. « Lorsqu'elle ne peut plus montrer la réalité, Jumana bifurque, et transpose dans l'imaginaire le cauchemar que sont leurs vies.» Entre sa blancheur immaculée et sa forme qui évoque un utérus, l'installation apaise autant qu'elle dérange. Le rapport d'échelle est complètement inversé, les allusions au corps qui ponctuent le documentaire se matérialisant, le spectateur peut alors rentrer en son sein. Le travail d'abstraction minimaliste de Jumana Manna évoque les œuvres de l'artiste Eva Hesse. Toujours entre le rire et le cauchemar, devant cette masse surréaliste qui réduit le corps à un orifice.

 

Défaire le monde

Film noir 003 (détournement de Goldfinger) par La Ribot.

 

Performeuse, chorégraphe, danseuse, La Ribot – de son vrai nom Maria Ribot – a elle aussi souhaité montrer ce que le spectateur délaisse habituellement. Représentante internationale du mouvement artistique espagnol de la Movida, la grande libération de l'après-franquisme, l'artiste radicale et percutante a choisi de se focaliser sur l'importance des figurants dans le cinéma. Tout est parti du Spartacus de Stanley Kubrick, filmé sous Franco, dans lequel les villageois espagnols jouent les figurants. Elle les trouve très fervents dans leur manière de jouer les révolutionnaires. C'est le seul moment où ils peuvent exprimer quelque chose qui a trait avec la révolte. L'artiste scrute de quelle manière ces figurants s'emparent du film. Dans deux autres courts métrages, elle s'attache aux chorégraphies des figurants et superpose des barres noires sur la pellicule afin que notre œil oublie de regarder le premier plan et l'action principale. L'artiste espagnole montre ainsi la partie de la société et du cinéma que l'on ignore (consciemment ou pas), le racisme et la lutte des classes.
«Elle nous pousse à regarder hors de l'ordre habituel des choses et changer nos regards sur le monde, puisqu'on ne peut pas changer le monde, explique Marie Muracciole. Le cinéma est l'un des domaines le plus chargés d'intentions commerciales, un art dans lequel l'argent est roi, tout comme le mainstream. Ce qui m'intéressait en invitant ces trois artistes c'était de mettre l'arrière-plan au premier plan. Politiquement c'est très fort, car dans toute forme de représentations, on établit une forme de hiérarchie. Nous défaisons ces hiérarchies, c'est un véritable travail sur ce renversement de l'ordre sociétal.»

 

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