Jean Lacouture s’est éteint à l’âge de 94 ans. Gérard Julien/AFP
« Il arrivait à André Gide, écoutant Malraux, de se sentir bête », écrivait-il, en 1978, dans un article du Monde consacré à un orientaliste de renom, Jacques Berque.
Combien de lecteurs, combien de professeurs, d'écrivains, de journalistes, jeunes ou confirmés, ont ressenti, ou ressentent encore, ce même sentiment, souvent, en (re)lisant ce journaliste-monstre sacré, biographe infatigable, conteur assez surdoué de son temps : Jean Lacouture ?
Après Éric Rouleau, le monde a perdu vendredi un second très grand monsieur du journalisme français, un second témoin privilégié de cette relation si particulière, aussi violente que passionnée, qui unissait la France à l'Orient.
En prenant la mesure de ce que représente l'œuvre de Jean Lacouture, de ses premiers articles dans Le Monde à ses 71 livres publiés, parmi lesquels des biographies qui restent des références en la matière, n'importe quel journaliste devrait retrouver – si tant est qu'il l'ait perdu un jour – le goût de l'humilité. Devant tant de style, de facilité, de talent, d'élan, de convictions, de stakhanovisme et surtout devant tant d'humanité, difficile de ne pas être admiratif. Difficile de faire ce qu'il a toujours parfait : la critique. Peut-être même aussi admiratif qu'il ne l'a été de tous ces grands hommes, de De Gaulle à Nasser, en passant par Mendès France, Blum, Mitterrand, Hô Chi Minh, ou encore Champollion – et la liste n'est pas exhaustive – dont il a si bien raconté la vie.
Journaliste engagé et biographe passionné, Jean Lacouture avait les qualités et les défauts intellectuels de la gauche de son temps : un amour aveugle pour l'anticolonialisme, un regard empreint d'orientalisme – au sens le plus noble du terme – qui le liait d'amitié à Louis Massignon et à Jacques Berque, un goût illimité pour le lyrisme et une tendance assumée à sacrifier les petits détails qui témoignent de la médiocrité, ou plutôt de la normalité, d'une lutte ou d'un homme au profit de la grande épopée héroïque.
Dans une interview accordée à Paris Match, le 23 septembre 2012, il déclarait : « J'ai toujours essayé de distinguer la politique du journalisme, tout en exerçant un certain militantisme, au sujet de la décolonisation par exemple. Je l'ai peut-être trop fait. On peut m'opposer cette critique. Sur l'avènement du gaullisme ou sur le mitterrandisme, j'ai sans doute été trop impulsif, très amoureux de mes sujets, alors qu'il faut juste en être l'ami. »
Aucun journaliste n'est à l'abri de l'erreur. Il y a forcément, nécessairement même, une part de risque, d'incertitude, de subjectivité, de spéculation dans ce métier. Jean Lacouture en était convaincu. Méprisant l'idée d'une objectivité universelle, mais reconnaissant ses erreurs de jugements personnels – notamment son soutien au régime des Khmers rouges, responsables de centaines de milliers de morts au nom de l'anti-impérialisme –, il incarnait, quelque part, l'irrésistible humanité du journalisme. Mélange de rigueur et de densité, de recul et d'émotions, d'élitisme et d'accessibilité, le style Lacouture, toujours impétueux mais jamais impérieux, est à l'image de ce qu'a été le XXe siècle pour le journalisme : l'âge d'or. Un âge décidément bien révolu pour un métier – et il était le premier à le regretter – désormais dicté par les lois du profit et de l'immédiateté virtuelle.
« Nier l'Onu, c'est briser le miroir où se reflète le monde d'aujourd'hui – qui n'est certes plus celui de la marine à voile, des équipages et des lampes à huile –, ce monde où, comme les prolétaires, dans la vie publique il y a un siècle, des "nations prolétaires" émergent affamées et où il nous faut vivre », écrivait Jean Lacouture dans un article publié dans Le Monde en 1960. En remplaçant Onu par XXIe siècle, voilà une réflexion dont il serait aujourd'hui utile de s'inspirer pour apprendre à tourner la page du passé, aussi beau qu'il puisse avoir été.

