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Nos lecteurs ont la parole - Georges Tyan

Pitié pour Catherine !

Cela fait déjà un bon bout de temps que Sana de sa belle voix de speakerine m'accompagne chaque matin au bureau, meublant le silence de mon passager absent, étant seul en voiture, m'aidant à surmonter agréablement, et les embouteillages et les incorrections inouïes des conducteurs empruntant le même chemin que moi. Chacun voulant arriver le premier pour semble-t-il trouver une place où se garer, Beyrouth est devenue une immense forêt de tours d'habitation, de bureaux, sans emplacements de parking.
Le thème de ce matin était l'amour sous toutes ses coutures – que les esprits mal-pensants ne salivent pas, la lubricité n'ayant pas encore atteint nos stations de radio –, allant des belles rencontres qui se terminent devant monsieur le curé ou l'imam du quartier à celles qui tournent au vinaigre.
Après quelques insipidités du genre : « Je l'aime, elle me fuit » ; « Pour qui se prend-il pour me toiser de haut ? » « Elle est volage, mais je lui pardonne ; ou encore : « J'ai eu une mauvaise expérience, pensez-vous que je puisse tomber amoureux à nouveau ? » « Mon voisin est complètement taré, il ne se rend pas compte de ma présence, comment attirer son attention ? » Et j'en passe.
Voilà qu'une charmante auditrice prénommée Catherine arrive sur les ondes. D'une voix douce, hésitante, fluette, elle raconte que son fiancé, en chômage depuis un an, la société qui l'employait ayant mis la clé sous le paillasson, l'a quittée. Ne pouvant plus envisager une relation à long terme, il ne se sentait pas en droit de la priver d'un bonheur qu'elle rencontrerait peut-être ailleurs.
Chevaleresque, le mec ! Mais le hic est que Catherine l'aime, elle n'entrevoit d'autre avenir qu'avec son preux chevalier, elle décrit d'un timbre hachuré où pointe une énorme tristesse comment elle se démène pour lui trouver un emploi, elle a frappé à toutes les portes, lui aussi, mais sans succès. Les embauches sont rares par les temps qui courent.
Puis, d'un seul coup, la détresse de Catherine envahit les airs comme une tornade, elle est immense, atroce, insoutenable, poignante. D'une voix cassée chargée d'émotion, elle crie dans un murmure assourdissant :
« Sauvez notre amour, notre jeunesse, notre couple, notre avenir. » On sent la fontaine jaillir des yeux de Catherine, les auditeurs sont pris à la gorge, je remarque, dans les véhicules près du mien, des dames, des messieurs, des jeunes et moins jeunes s'essuyer furtivement une larme qui perle sur leur visage.
Dramatique, ce cri du cœur. Angoisse d'une jeunesse dans un pays qui se meurt à petit feu. Ce n'est pas une affaire de nantis et encore moins de démunis, mais de générations futures qui ploient sous le joug de l'incertitude, du doute, de l'incompréhension, du désespoir parfois, scrutant un horizon obscurci par les nuages noirs masquant un avenir dont ils n'entrevoient même pas une petite lueur d'espoir.
Demain, après-demain et les jours suivants par rapport à cette jeunesse désemparée, ce sera quoi ? Au train où vont les choses, encore plus de chômage, de pieds de grue devant les chancelleries pour un visa vers un monde meilleur, une émigration qui ne dit pas son nom, des familles déracinées, déchiquetées par l'éloignement de l'un des siens, une tristesse sans nom qui s'abat d'un coup sur la maisonnée, viciant de plus belle l'air pollué que l'on respire.
Mais qui s'en soucie ? Certainement pas ceux qui envoient nos jeunes guerroyer ailleurs, pas plus que les tenants de je ne sais quelle lubie de recouvrer des droits communautaires soi-disant usurpés ou spoliés, encore moins ceux qui se sont posés en chantres de la liberté, de l'indépendance et de la souveraineté. Ils ont dilapidé ces trésors à leur propre profit, et voilà qu'ils remettent à présent le cap vers une nouvelle déconvenue.
Je suis certain que dans son ensemble, de par ses méandres, ses divisions, ses allégeances, son manque de vision, son égoïsme, sa mentalité sclérosée, son esprit revanchard, la classe politique actuelle ne sera d'aucune utilité à Catherine, à son amoureux et, à travers eux, à la jeunesse de mon pays qui ronge son frein et se morfond dans la mélancolie inquiète d'un avenir incertain.
Chez ces gens-là, Catherine et consorts sont dans le meilleur des cas répertoriés dans la catégorie moutons de Panurge/applaudisseurs ; on les utilise en tant que nombres dans les statistiques ou lors de rassemblements populaires auxquels ils participent sans trop savoir pourquoi.
La balle est dans leur camp. Aux jeunes de mon pays d'entamer leur révolution loin de toute connotation religieuse ; ils n'ont pas demandé à naître dans telle ou telle communauté. Ce ne sera certes pas une promenade de santé. Arracher les rennes de la décision des mains de personnes qui ont mis la nation sous leur coupe des décennies durant, profitant de ses largesses jusqu'à la rendre exsangue, ne sera pas aisé.
Mais leur avenir, celui de ce bout de ciel appelé Liban, sa pérennité en valent la peine.

Georges TYAN

Cela fait déjà un bon bout de temps que Sana de sa belle voix de speakerine m'accompagne chaque matin au bureau, meublant le silence de mon passager absent, étant seul en voiture, m'aidant à surmonter agréablement, et les embouteillages et les incorrections inouïes des conducteurs empruntant le même chemin que moi. Chacun voulant arriver le premier pour semble-t-il trouver une place où se garer, Beyrouth est devenue une immense forêt de tours d'habitation, de bureaux, sans emplacements de parking.Le thème de ce matin était l'amour sous toutes ses coutures – que les esprits mal-pensants ne salivent pas, la lubricité n'ayant pas encore atteint nos stations de radio –, allant des belles rencontres qui se terminent devant monsieur le curé ou l'imam du quartier à celles qui tournent au vinaigre.Après quelques insipidités...
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