Papa, tu me manquais déjà même quand tu étais là parce que ça faisait longtemps que le silence s'était installé en toi.
Tu parlais pourtant, tu riais et tu pleurais au moindre poème, à la moindre chanson, tu t'enflammais comme un acteur sur scène, déclamant du Corneille épique et solennel. Tu applaudissais les mots, ces grands mots que tu trouvais si beaux, et tu en redemandais comme si la vie était une éternelle comédie.
Toi qui aurais voulu que chaque jour soit une acclamation pour t'étonner de tout, tu l'aurais voulue lyrique la vie, pour avoir raison de t'émouvoir, tu voulais de la beauté et de l'harmonie, tu voulais pouvoir rêver, tu voulais être libre surtout.
Mais la vie que tu voulais toute simple et heureuse t'a filé entre les doigts. Elle n'a pas toujours été clémente avec toi. Il n'aurait pas fallu beaucoup pourtant pour te rendre heureux, toi, un si bon candidat au bonheur.
Aujourd'hui, j'aurais aimé que Sélim soit là pour te pleurer avec moi. Mais, apparemment, vous vous étiez donné rendez-vous dans 10 ans lorsque vous vous êtes quittés. Dix ans plus tard, presque jour pour jour, vous voila réunis, père et fils, complices, et je crois entendre Sélim rire de retrouver son père tel qu'il l'aimait, tel qu'on t'a aimé, Sélim et moi.
C'était de Sodeco à Aïn Aar, bercés par des souvenirs de Qaytoulé que Juliette nous racontait, c'était ces passions dont tu nous parlais et que tu n'as pas beaucoup pratiquées, la voile, la pêche, la chasse, la photo, et ce laboratoire que tu as chéri plus que tout et dans lequel tu as œuvré comme un horloger minutieux ou un joaillier façonnant son bijou.
Malgré la guerre qui t'a bouleversé, ton accident qui t'a bousillé et la mort de Sélim qui t'a ravagé, tu n'as pas arrêté de nous charmer, papa, à commencer par ta femme qui, jusqu'au dernier jour, fondait sous tes je t'aime. Et même si tu étais là sans être là, noyé dans tes blessures et plongé dans ton passé, tu restais l'être le plus aimable et le plus sympathique sur terre.
Toi qui savais si bien imiter le sifflement du train lorsqu'il rentre en gare, te voilà arrivé à la fin du voyage, et c'est la fin de l'enfance avec toi qui s'en va.
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Hommage au Dr Roger Gédéon
OLJ / Par Maya TRAD, le 08 juillet 2015 à 00h54


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