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« Califat » de l’Etat islamique, an I : et maintenant, le monde va où ?

L’extension du domaine de la terreur

tribune
29/06/2015

« Mais quoi ! Toujours du sang et toujours des supplices ! (...)
Une tête coupée en fait renaître mille. »
Corneille, Cinna, 1641

Les fanatiques « sont tous pétris de la même merde détrempée de sang corrompu »
Voltaire, Lettre à d'Alembert, 1757

« Toujours, les hommes qui prétendent combattre pour Dieu sont les plus insociables de la terre ; parce qu'ils croient entendre des messages divins, leurs oreilles restent sourdes à toute parole d'humanité. »
Stefan Zweig, 1941

Les Américains appellent Black Friday le jour des grandes soldes qui suit Thanksgiving chaque année à la fin novembre. Pour les Britanniques, le Bloody Friday fait référence aux 26 bombes et voitures piégées de l'Ira ayant explosé à Belfast en moins de 80 minutes le 21 juin 1972. C'est à un autre type de vendredi noir sanglant que nous avons assisté le 26 juin 2015. Une tête tranchée suspendue par une chaîne au grillage d'une zone industrielle dans le cadre bucolique de l'Isère, une quarantaine de touristes en goguette abattus froidement au fusil d'assaut autour de la piscine d'un grand hôtel de Sousse, une trentaine de fidèles chiites en prière déchiquetés façon puzzle dans une mosquée de Koweït City, des dizaines de soldats de l'Union africaine trucidés à coups de lance-grenades à Lego en Somalie, 146 civils massacrés froidement à Kobané en Syrie... Ce n'est que le bilan provisoire d'une journée ordinaire à l'ère du nihilisme et du terrorisme mondialisés, 24 heures dans la vie d'un téléspectateur à l'ère de la violence politico-religieuse scénarisée, théâtralisée et pornographique.

De la Tunisie au Golfe, en passant par la France profonde, la Corne de l'Afrique et la frontière turco-syrienne, un même constat accablant : celui de l'extension du domaine de la terreur et celui de la faillite monumentale de la « guerre globale contre le terrorisme » déclenchée après le 11-Septembre, qui s'est avérée être étonnamment contre-productive. En effet, quelques mois après les attentats du World Trade Center, les services de renseignements estimaient que la menace terroriste était représentée par un nombre évalué à entre 700 et 2 000 militants d'el-Qaëda, retranchés dans un seul foyer majeur du terrorisme international, celui des montagnes afghanes. Quatorze ans plus tard, après les interventions militaires occidentales en Afghanistan, en Irak et en Libye, après les guerres sanglantes de Syrie et du Yémen, après l'effondrement des structures étatiques, la fragilisation des frontières et la remise en question de l'intégrité territoriale de nombreux pays, l'on dénombre plus de 10 foyers de terrorisme dans le monde. Daech, un mouvement bien plus radical qu'el-Qaëda, contrôle un immense territoire, et 25 000 ressortissants de plus de 100 pays ont rejoint ses « légions étrangères ».

Il y a un an, une vidéo en haute définition nous montrait enfin celui que l'on surnommait précédemment « Abu Du'a, the Invisible Sheikh ». Avec son turban noir, sa barbe noire, son enveloppante abaya noire et sa « Rolex » au poignet droit, Abou Bakr el-Baghdadi apparaissait en chair et en os sur le « minbar » de la grande mosquée al-Nouri de Mossoul et s'autoproclamait « calife Ibrahim ». Cette mise en scène et les vastes ambitions affichées par Daech firent penser à beaucoup que ce mouvement avait succombé à l'hubris avant même d'avoir consolidé ses premières victoires et que, par conséquent, la surextension et le déclin s'ensuivraient rapidement. Un an plus tard, et nonobstant tous les sarcasmes qu'avait pu susciter cette « restauration du califat », rien n'est encore venu démentir le slogan « Baqiya wa tatamaddad », ce proclamé « État islamique » perdure et s'étend, et près de 30 mouvances dans le monde ont adopté son drapeau noir, lui ont exprimé un soutien ou officiellement prêté allégeance. La pieuvre étend ses tentacules sur plusieurs continents.

Redoutable et diablement efficace, la stratégie adoptée n'est pourtant nullement inédite. Elle ressemble à bien des égards à celle qui fut théorisée par Mikhaïl Bakunin et les penseurs anarchistes du XIXe siècle, une stratégie qui repose sur deux piliers : la propagande par le fait (propaganda by the deed) et l'accentuation des lignes de failles (sharpening the contradictions). Gagner la guerre psychologique en frappant les esprits était l'objectif des militants anarchistes qui, entre 1880 et 1914, ont assassiné plusieurs personnalités et chefs d'État (le tsar Alexandre II, le président français Sadi Carnot, le président américain William McKinley, l'impératrice Sissi...) et commis des attentats terroristes d'envergure (café Terminus de la gare Saint-Lazare à Paris, JPMorgan à Wall Street, ppéra de Barcelone...). Se sachant très minoritaires, ils cherchaient précisément à provoquer des surréactions gouvernementales qui viendraient approfondir les clivages et forcer une partie de la population à choisir leur camp.

Hier comme aujourd'hui, le terrorisme est d'abord une tactique, une violence à but politique. Ses têtes pensantes sont toujours engagées dans un combat de nature profane, quand bien même ils useraient et abuseraient d'arguments idéologiques, théologiques ou eschatologiques pour enrégimenter plus aisément les enfants perdus de leur époque. Pas un seul exemplaire du Coran n'a été retrouvé chez Haji Bakr, ancien colonel de l'armée baassiste de Saddam Hussein ayant conçu la stratégie et l'organigramme de Daech.

L'échec de la guerre contre le terrorisme est d'abord la conséquence de l'inanité de l'appellation elle-même (comment faire la guerre à une tactique, à un concept, à un nom commun ? ). Il est ensuite la conséquence de l'obsession théologocentriste, qui considère que cette violence trouverait directement sa source dans les textes religieux plutôt que dans un contexte géopolitique propice à toutes les manipulations intellectuelles. Elle est enfin la conséquence de la focalisation exclusive sur les enjeux sécuritaires au détriment des causes structurelles profondes de la violence politique. Celles-ci sont plurielles. Il est grand temps que l'industrie florissante des experts en terrorisme en revienne à un minimum de modestie épistémologique. Il n'est pas d'explication monocausale permettant de comprendre l'irrésistible attrait qu'exerce Daech sur la jeunesse d'un monde désenchanté. Une approche pluridisciplinaire sera nécessaire : elle devra faire appel à l'économie, aux sciences sociales, à la psychologie, aux sciences religieuses, mais elle devra d'abord et surtout tirer les conséquences des tragiques erreurs géopolitiques commises depuis la guerre d'Afghanistan des années 1980 jusqu'à la tragédie syrienne, en passant par la dislocation de l'Irak et de la Libye.

Depuis les zélotes de l'Antiquité, la menace terroriste n'a jamais vraiment disparu. Le nombre d'extrémistes religieux, de « psychopathes » et de dangereux idéologues politiques prêts à les manipuler, reste relativement constant à travers les siècles. Mais ces derniers ne peuvent prospérer et prendre le pouvoir que grâce au vide sécuritaire provoqué par l'effondrement des États centraux et en raison de l'incapacité de la très fantomatique « communauté internationale » à résorber les trous noirs et à construire une gouvernance collective un tant soit peu maîtrisée.

Karim Émile BITAR
Directeur de recherche à l'Iris, spécialiste du Proche et du Moyen-Orient

 

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