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Nos lecteurs ont la parole - Jean Tawilé

Le miracle libanais et l’Impossible Trinité

Le triangle d'incompatibilité de Mundell renvoie à l'idée de « l'Impossible Trinité ». L'économiste canadien Robert Mundell développe cette théorie dans les années 60. Il souligne l'impossibilité pour une économie d'avoir simultanément une autonomie de sa politique monétaire, une stabilité des changes et une libre circulation des capitaux. En l'occurrence, il s'agit d'une situation où seulement deux objectifs sur trois peuvent être atteints simultanément. Une fameuse blague polémique circule d'ailleurs de longue date au sein des facultés d'économie : « On ne peut pas à la fois être intelligent, honnête et socialiste. »
Considérons un pays qui fixe son taux de change et, étant donné que la finance internationale actuelle traverse librement les frontières, possède aussi la mobilité des capitaux. Il veut en parallèle avoir recours à l'autonomie de sa politique monétaire pour accroître la quantité de monnaie en circulation, et ce en baissant ses taux d'intérêt. Il verra ses capitaux fuir pour l'étranger, car les taux d'intérêt bas consistent à avoir des placements moins rémunérateurs pour un niveau de risque égal, et les investisseurs pourront trouver ailleurs de meilleurs rendements. Or, selon la loi de l'offre et de la demande, cela tendra à déprécier la monnaie sur le marché des changes, car elle est plus offerte et moins demandée. Si elle veut défendre sa monnaie, la Banque centrale devra utiliser ses précieuses réserves jusqu'à admettre sa défaite et rehausser les taux d'intérêt. Ainsi, si le pays en question veut avoir un taux de change fixe et une mobilité de capitaux, il ne peut avoir de politique monétaire indépendante.
Mais alors pourquoi cette théorie ne s'applique pas au Liban ? Est-ce l'exception qui confirme la règle ? Est-ce le mythe du miracle de l'économie libanaise ?
Depuis la fin de la guerre du Liban, l'économie locale n'a connu qu'une seule crise majeure qui a affecté la stabilité de la livre libanaise et a abouti à des conséquences négatives sur le pouvoir d'achat des Libanais. La politique de reconstruction et surtout la politique monétaire et financière des années d'après-guerre, qui comportaient plusieurs failles, ont eu des conséquences assez graves sur l'économie libanaise. La politique de taux d'intérêt anormalement élevés, l'émission de bons du Trésor et la spéculation sur le différentiel d'intérêt entre les taux servis sur la livre et sur le dollar sont devenues un instrument majeur d'enrichissement des couches déjà fortunées de la population. Le coût de cette source d'enrichissement a été assumé par le Trésor public qui a vu sa dette frôler les 41k milliards de livres fin 2001. En plus de son déficit fiscal annuel qui n'arrêtait pas de se creuser, le Liban a vu sa balance des paiements devenir déficitaire en 1998, 2000 et 2001. Cependant, la conférence de Paris II (2002) et la baisse des taux d'intérêt aux États-Unis suite à l'éclatement de la bulle Internet ont permis un refinancement à des taux bas (5 % sur 15 ans). Ainsi les taux d'intérêt se sont orientés à nouveau à la baisse et les intérêts de la dette publique ont baissé substantiellement. Cette baisse a permis de réduire le déficit budgétaire avec un refinancement pour l'État libanais à un coût nettement moindre et a ainsi sauvé son économie.
Entre les années 2002 et 2007, marquées essentiellement par l'assassinat du Premier ministre Rafic Hariri et la fin de l'occupation syrienne, la croissance était en constante chute, passant de 8,5 % en 2002 à 2,5 % en 2006 avec un plus bas à 1,5 % en 2005. Toutefois la balance des paiements a constamment été positive. La balance des capitaux compensant le déficit commercial surtout grâce à l'envoi des fonds de la diaspora libanaise. La conférence de Paris III (2007) et la baisse des taux d'intérêt aux États-Unis à des niveaux proches de 0, suite à la crise économique mondiale en 2008, a permis l'orientation des taux d'intérêt de nouveau à la baisse et ainsi soutenir l'économie nationale.
Depuis 2011, la situation économique au Liban s'est fortement dégradée avec une balance des paiements constamment déficitaire, un déficit budgétaire qui ne cesse d'augmenter, une dette publique qui frôle les 89k milliards de livres. Le Liban est sans politique budgétaire depuis 2005, sans vision ni politique économique, financière ou sociale claire. Il ne présente aucune stratégie ou plan sur le moyen terme pour venir à bout des problèmes auxquels il fait face. Tout comme les différents dossiers, notamment économiques et sociaux (électricité, réfugiés syriens, hausse des salaires...), les responsables politiques attendent le moment où tout est sur le point de s'effondrer pour réagir, mais toujours trop tard ! Et nous n'avons d'autre solution qu'espérer une crise économique (comme en 2000 et 2008) et la tenue d'une conférence internationale de donateurs pour nous sauver en agissant sur les taux d'intérêt tout en protégeant la livre libanaise.
Toutefois, le miracle libanais ne pourra plus se produire aujourd'hui. Les États-Unis sont sur le point de commencer à lever leurs taux d'intérêt. Le Liban et la Banque centrale devront faire face à cette « Impossible Trinité ». Les conditions économiques et l'endettement élevé, à la fois du gouvernement et du secteur privé, nécessitent un maintien des taux d'intérêt stable. La BDL devra puiser dans ses réserves pour soutenir la livre libanaise et ainsi conserver simultanément le régime de change fixe et des taux d'intérêt stable. Mais combien de temps pourrait-elle tenir ? De même, les conditions internationales, combinées à des conditions politiques régionales et nationales vont mettre une pression à la hausse sur les taux. La dette libanaise, qui est détenue à majorité par les banques libanaises, a permis au pays de profiter de taux relativement bas comparés à d'autres pays ayant le même niveau de risque, ou même à ceux ayant une meilleure notation comme la Turquie, la Russie ou l'Égypte. En conséquence, la BDL se retrouvera contrainte d'augmenter ses taux, le différentiel ou « spread » entre les taux en dollars et en livres libanaises ne pouvant pas aller plus bas. Cette situation sera fatale à l'économie libanaise.

Le triangle d'incompatibilité de Mundell renvoie à l'idée de « l'Impossible Trinité ». L'économiste canadien Robert Mundell développe cette théorie dans les années 60. Il souligne l'impossibilité pour une économie d'avoir simultanément une autonomie de sa politique monétaire, une stabilité des changes et une libre circulation des capitaux. En l'occurrence, il s'agit d'une situation où seulement deux objectifs sur trois peuvent être atteints simultanément. Une fameuse blague polémique circule d'ailleurs de longue date au sein des facultés d'économie : « On ne peut pas à la fois être intelligent, honnête et socialiste. »Considérons un pays qui fixe son taux de change et, étant donné que la finance internationale actuelle traverse librement les frontières, possède aussi la mobilité des capitaux. Il veut...
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