Si L'Orient-Le Jour tient à célébrer le 21 juin, au solstice d'été où le « soleil » semble « s'arrêter », la fête du Père, il serait juste de réserver un hommage et un arrêt devant celui qui constitue la pierre angulaire de la famille. Père de famille qui a un, deux ou plusieurs enfants qu'il élève, est considéré depuis l'Antiquité, notamment romaine, une personne sacrée comme on l'appelait Pater familias. Hugo disait : « Mon père, ce héros au sourire doux. » De nos jours, un père de famille qui prend soin de ses enfants et les amène à leur plein développement physique, intellectuel et moral n'est-il pas proche de ceux qui se distinguent par des exploits ou par un courage extraordinaire ?
Quand un enfant vient de naître, le père de famille, en faisant part de l'événement aux parents et aux amis, s'engage solennellement à être responsable de son fils ou de sa fille. Par celà, n'est-il pas le chef ? C'est-à-dire un responsable qui doit accompagner son enfant jusqu'à la majorité, mais restera ainsi moralement pour toujours ?
L'enfance qui se limite par la première période de la vie humaine, soit de la naissance à l'adolescence, où la formation d'un être humain se réalise de prime abord en famille puis à l'école, ne sera-t-elle pas suivie à la lettre par le père ?
N'avons-nous pas dit avec Rousseau que « l'éducation de l'homme commence à sa naissance » ?
Enfants, nous nous sentons toujours en sécurité. L'accompagnement simultané, la présence permanente, l'attitude attentionnée et prévenante ont créé chez nous un sentiment immense de protection. Depuis notre jeune âge, notre père a marqué notre existence d'une affection qui nous a rendus dans un état de contentement et de sérénité. Le calme et l'égalité nous ont procuré la tranquillité et par conséquent la douceur de vivre. Jamais gâtés, nous recevions ce que nous méritions, mais avec beaucoup d'affection. Un carnet de notes brillantes était bien récompensé. En revanche, une infraction aux règles de la conduite morale et sociale impliquait une séance d'explications et de directives, à la fin de laquelle il nous laissait la liberté de choisir entre la clémence et le rigoureux.
Adolescents, avec l'inquiétude et la perturbation qui ont accompagné notre période de transition, notre père s'occupait d'autant plus de nous, mais cette fois avec beaucoup plus de marques d'affection et de témoignages de bienveillance. Puisque c'est le commencement d'une femme ou d'un homme dans la fin de l'enfance et conscient de la plus délicate transition de la vie humaine, il manifestait les plus grandes marques de tendresse, mais aussi de fermeté en nous initiant à la lucidité, à la clairvoyance, à la vigilance et notamment au bon raisonnement.
Soucieux de notre développement physique, il insistait parallèlement à notre croissance intellectuelle et morale. Le dicton « mens sana in corpore sano » (un esprit sain dans un corps vigoureux) reste encore dans notre mémoire collective. Il nous a encouragés à améliorer notre physique parce qu'il est persuadé du développement des facultés humaines si un équilibre harmonieux se réalise entre les connaissances, la réflexion et les exercices physiques.
Historien de carrière, admirateur des exploits réalisés au XVIe siècle au service de l'humanité, il cite l'Espagnol Michel Servet qui découvre la « petite circulation » du cœur vers les poumons, et aussi le Français Ambroise Paré – dont l'un de nous a eu le bonheur de passer comme stagiaire à l'hôpital érigé en son nom – qui parvient à arrêter les hémorragies grâce à la ligature des artères.
Néanmoins, partisan et fidèle aux enseignements du concile de Trente, il croit profondément que la dignité humaine fondée sur la culture, la vertu et la beauté ne se réalise que par l'enseignement de tout ce qui est juste, vrai et beau, et que l'être humain s'épanouit et est toujours capable de progrès.
Il est toujours grand admirateur de la qualité de l'enseignement dans notre pays. « Le Liban, dit-il, est le berceau de l'unique et la merveilleuse qualité d'enseignement dans la région du Moyen-Orient. » Si les jésuites furent les pionniers de l'enseignement au Liban depuis le XVIIe siècle, il serait vrai aussi que le bilinguisme, que le R. P. Sélim Abou, s. j., a évoqué dans son livre Le bilinguisme arabe-français au Liban, a contribué à « l'épanouissement de la nation libanaise par un autre phénomène culturel qui lui confère son originalité et sa vitalité ». Notre père s'enchante du trilinguisme actuel qui place notre pays sur l'échiquier culturel mondial. Et que dire des millions d'émigrés libanais hispanophones éparpillés en Amérique latine ?
Pourquoi ne créons-nous pas une assise qui nous lie en encourageant l'enseignement de l'espagnol ? Et puisque la Chine est devenue une superpuissance économique, pourquoi ne suivons-nous pas l'USJ et quelques écoles des pays du Golfe ? Ne devrions-nous pas préparer nos jeunes, non seulement à devenir de bons citoyens libanais, mais aussi des citoyens du monde ?
À travers notre jeunesse jusqu'à la majorité, il ne manquait pas d'insister sur l'éthique, le patriotisme, la foi. Son emblème, c'est que « la morale est la science des fins, la science de l'ordre idéal de la vie ». L'honnêteté, la droiture, l'exactitude feront foi de l'éthique de la personne qui lui valent respect et considération. Une bonne morale est sans obligation, ni sanction. Mais aussi, mais surtout, le Liban, notre patrie, ne vaut-il pas la peine d'être aimé pour ce qu'il est ? Ne mérite-t-il pas d'être vécu pour ce qu'il offre ? N'exige-t-il pas d'être défendu pour ce qu'il incarne ? Et notre vaillante armée libanaise, la colonne vertébrale de l'État, ne mérite-t-elle pas d'être défendue pour l'honneur, le sacrifice, la fidélité ? Et la foi, comme vous nous l'avez appris, en un Dieu tout-puissant, miséricordieux. Il est juste, il est bon, il pardonne. Nous vous disons enfin, ce que vous répétiez toujours, en servant la messe en latin, il y a cinquante ans, « Dominus vobiscum. Et cum spiritu tuo » (Le Seigneur soit avec vous. Et avec votre esprit).
« Abba », « Père » ! Bonne fête ! Nous vous remercions pour tout. Soyez sûr, vos petits-fils seront élevés, comme le bon vin... !
Clément et Carlos EL-KHOURY


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Voici un pater familial qui a compris qu'il ne s'agit pas seulement d'éduquer ses enfants mais de les élever, au sens élevé du terme (qui a donné le mot 'élève' pour écolier), celui qui apprend à s'élever de l'humain vers le divin car l'homme est en devenir; et en ce solstice d'été, jour de la lumière sur terre, nous souhaitons bonne fête à tous les pères.
22 h 26, le 20 juin 2015