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Culture

« Beyrouth me fait penser à Monte-Carlo sur une poudrière... »

Rencontre

Critique d'art et philosophe, Yves Michaud a réuni un monde grouillant d'œuvres polymorphes à la galerie Alice Mogabgab où les « retours à la nature morte » * ont une allure de fière et vivante célébration. Soixante œuvres de 24 artistes (dont 20 œuvres de 6 artistes libanais !) pour une entente créatrice à horizons ouverts.

16/06/2015

À l'occasion du passage de quelques jours à Beyrouth d'Yves Michaud*, critique d'art et philosophe, auteur de plus de trente opus sur l'art contemporain et la violence sociale, pour présenter les natures mortes exposées à la galerie Alice Mogabgab, rencontre avec un homme de 71 ans d'une étonnante vitalité et dont le secret, dit-il, est le yoga !
Cheveux clairs ultracourts, tee-shirt à ras de cou sur une veste bleu marine, visage avenant, regard-scanner et sens de l'analyse sans concession de l'auteur de Ibiza mon amour.
Pour son premier séjour au pays du Cèdre, d'emblée ces phrases au lance-flammes : « Frappé par le morcellement des communautés mais aussi indiscutablement par la vitalité nationale. Après deux épisodes de guerre, cette capacité de reconstruction ! Avec une identité clanique et une identité religieuse, il est difficile d'avoir une construction de l'État. Étonné par l'absence de mesures de sécurité. Ici, quand c'est la paix, c'est la paix et quand ce n'est plus la paix, c'est la guerre. Beyrouth me fait penser à Monte-Carlo sur une poudrière... »
Pour changer un peu de sujet, on intervient sur un autre plan qui, sans doute, l'intéresse. Vous tombez en plein dans la semaine du design. Qu'en pensez-vous ? Petite moue, un geste de la main et puis pfft : « Il n'y a pas grand- chose... ! »
Exit société, politique et ville pour une déambulation prudente, claire et précise à travers les mots et les commentaires d'Yves Michaud. De ces peintures, sculptures, photographies et installations qui vont de l'huile aux mixed-multi média, en passant par les dessins, la céramique, l'acrylique, la résine, la fibre de carbone.
Ensemble de natures mortes revisitées, natures « immobiles et dormantes » mais bien vivantes. Et qui bruissent dans le silence pour un appel, une étincelle de la vie : le regard, le jugement, l'appréciation ! Artistiques bien entendu !
Sur le mur Facebook de la propriétaire des lieux, l'auteur du Nouveau luxe parraine ce thème où, « comme des miroirs de la vie quotidienne paisible », prédomine la méditation pour faire « triompher l'art sur la destruction ».
Échange qui va même jusqu'à suggérer et introduire trois artistes (en plus du choix de la liste déjà établie) que le philosophe propose au public libanais, et on nomme : Nao Kaneko, Gilles Marrey et Yann Dumoget.
Si nombreux sont les artistes qui ont déjà exposé dans cette enceinte sous la férule de la galeriste Alice Mogabgab, il y a lieu de mentionner les nouveaux arrivants : Nicolas Gaillardon, Mona Hatoum (carré de tissu blanc fait main et un cheveu !) et Yoko Fukushima.

 

Nature vivante
« La nature morte m'intéresse, confie l'auteur de L'Art à l'état gazeux. Les artistes la revisite, la ressuscite. Et la particularité de cette expo, c'est sa cohérence. Une nouvelle vie est insufflée aux arts appliqués et je pense ici aux céramiques de Clémence Van Lunen et Emma Rodgers. Dans l'ensemble, autre que le thème, rien ne groupe ces œuvres qui peuvent coexister en bonne entente. Ma préférence sur ces cimaises ? Etel Adnan (sa voisine dans sa résidence parisienne) pour son côté Matisse, Fadia Haddad pour son aspect profondément européen où l'on sent l'Orient-eau-de-rose-dans-les-gâteaux, Charles Belle pour son expression figurative et panache esthétique... J'aurais aimé aussi des pièces plus grandes de Gilles Marrey et davantage d'Éric Poitevin... Quelle part d'orientalité dans cet assemblage d'œuvres? C'est un Orient nuancé, de culture européenne et française. Et qu'est-ce qu'une bonne nature morte ? C'est là où l'élément de vanité est le plus fort en même temps sans être trop explicite. Qu'est-ce qu'une bonne nature morte pour moi ? Un bouquet de pivoine sur sa fin et qui disparaît... »
Pour conclure, pour mieux cerner et jeter un meilleur éclairage sur ces natures mortes, quelques phrases empruntées au texte de présentation d'Yves Michaud : « Dans de nombreux cas, une tonalité mélancolique, voire mortifère, flotte : chez Christophe Bonacorsi, chez Yann Dumoget, chez Yoko Fukushima, chez Emma Rodgers, chez Éric Poitevin : têtes de mort ironiques ou moins ironiques, animaux morts, membres détachés, lieux dévastés, comme dans les photographies de Houda Kassatly. Cette présence inquiétante de la ruine et de la mort rejaillit jusque chez les travaux qui prennent pour thème l'argent et les valeurs, comme Samuel Coisne et Nicolas Gaillardon. Les valeurs sont mortes, figées, découpées. »
Cela dit, rien n'interdit de jeter un regard plus détaillé, en promeneur curieux, sur cet univers aux frontières expressives multiples et variées. Pour le plaisir de découvrir bien au-delà de ce que dit l'auteur de Narcisse et ses avatars : « La nature morte est une industrie pour décorer quand il y a excès de richesse. »

 

Fiche technique

Yves Michaud a donné une conférence à l'Alba sous le titre de « Notion de création et de créateur. » Agrégé de philosophie, il a été professeur à Berkeley, Édimbourg, Rouen, Sao Paulo et Paris. Il est le concepteur de l'Université de tous les savoirs. Outre les ouvrages cités dans la rencontre dans ces colonnes, il est à noter qu'il est auteur aussi, entre autres, de Violence et politique, Humain, inhumain, trop humain et La crise dans l'art contemporain.

 

*L'expression « retours à la nature morte » est empruntée à Yves Michaud dans le catalogue de présentation de l'exposition qui se prolonge à la galerie Alice Mogabgab jusqu'au 30 juillet.

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