Cher ami,
Je vous écris ces quelques mots, pour vous dire qu'il ne fait pas beau et que j'ai mal depuis que vous êtes partis ; que vous êtes partis là-bas, de l'autre côté, emmenant avec vous d'abord quelques-uns d'entre vous pour sécuriser nos frontières ; puis de plus en plus loin vers le nord et l'est, et maintenant cap vers le plein sud, vers cette Arabie qu'on disait heureuse. Vous êtes partis quelques dizaines, puis quelques centaines, puis des milliers. Vous êtes partis d'abord quadragénaires expérimentés, puis maintenant à peine pubères et naïfs. Vous rentrez désormais en convois funéraire, bruyants et pétaradant : salves dérisoires, bruyantes fanfaronnades masquant les sanglots des mères...
Je vous écris tout en sachant que vous ne me lirez pas et que vous n'écouterez pas. Depuis le temps, j'ai fini par comprendre que vous ne m'avez jamais considéré, tout simplement parce que je n'existe pas à vos yeux. Alors je me tais et je vous regarde. Je vous regarde vous embourber dans l'enfer des autres, vous battre comme des lions et je sais votre bravoure, votre courage. Nous venons de commémorer votre victoire divine contre l'ennemi suprême. Je vous regarde tomber sur l'autel des ambitions d'un vieil homme d'un autre âge dont la montre marche à reculons dans un pays où les jeunes rêvent d'Amérique. Je vous regarde mourir pour que reste sur son trône un Néron des temps modernes. Je vous regarde et je ferme mon cœur aux sanglots de mes sœurs, à leurs larmes, à leurs maisons désertes. Et je pense à Moshe, Abraham, Isaac qui dorment enfin sur leurs deux oreilles pendant que Mohammad, Ali et Hassan tombent sous des balles « fraternelles ». Une génération sacrifiée à une cause qui n'en est pas une.
Cher ami,
Je viens par la présente décliner votre dernière proposition. Non, vraiment ne vous dérangez surtout pas pour nous. Nous nous arrangerons très bien tout seuls. Car voyez-vous, bien que nous ne les affichions pas sur nos poteaux électriques, nous avons aussi nos héros qui vivent encore dans nos cœurs. Ils nous ont montré le chemin ; et si nos cloches sonnent encore aujourd'hui c'est à eux seuls que nous le devons. Et, voyez-vous, bien que nous soyons des êtres futiles perdant notre temps dans des endroits de perdition et remplissant nos panses et nos poches, nous savons le moment venu sonner le tocsin, porter des armes et nous battre. Mais comme vous lisez l'histoire d'un seul œil, cela a dû probablement vous échapper. Je me permets de vous rassurer aussi que, comme nous considérons les 10 452 km2 comme nôtres, nous irons allègrement défendre les colonnes romaines de Baalbeck. Sans rancune aucune.
Entre nous, mon ami, la différence est purement linguistique : je vous rappelle que celui qui lutte contre un occupant est un résistant et que celui qui part combattre sur d'autres terres est au mieux un occupant, au pire un mercenaire.
Je terminerai, cher ami, en vous remerciant encore de votre fraternelle sollicitude. Je garde l'espoir qu'on puisse un jour se rencontrer, se voir enfin et se reconnaître. Prenez bien garde à vous.
Nos lecteurs ont la parole - Carine Chamoun Chammas
Moshe, Abraham et Isaac dorment enfin tranquilles...
OLJ / le 13 juin 2015 à 01h11


EXCUSEZ... MAIS... ILS NE COMPRENNENT PAS... CETTE LANGUE !!!
21 h 41, le 15 juin 2015