C'est l'histoire d'un pays qui fait l'autruche. La tête dans le sable, il continue à jouer au train-train quotidien et ne cesse de se répéter des histoires anciennes. À ne vouloir rien entendre du progrès, il stagne. À refuser de voir sa pauvreté, il mendie. À vouloir se mêler des histoires des autres, il oublie qu'il a d'autres chats à fouetter. Des chats comme élire un président, ou penser à la situation économique, ou tout simplement se soulever !
Ou faire quelque chose... mais faire !
La voix de Nadia Tuéni qui déambule dans le Beyrouth des années 80, devant la caméra de Maroun Baghdadi me subsiste dans la tête depuis plusieurs semaines. Hamasat. Des paroles, un brin de poésie, mais encore et surtout une capitale à terre. Une femme face à la mer. Bleue jusque dans son âme. Une femme qui conte Fairouz et la glace au meské. Qui passe une soirée pour recoudre une partie de son cœur et retrouver tout ce qui fut perdu avec chaque obus. Et à côté. Des rencontres. Des discours. Les mêmes. On s'exile. On rentre. On s'enfuit. On aime. On hait. Beyrouth arrive toujours à engendrer ces émotions contradictoires. À trop l'aimer, je ne peux que la maudire. À trop l'adorer, je ne peux qu'être indignée. À trop l'écrire, je ne trouve plus mes maux. Et avec la marche de Nadia, du Nord au Sud et d'Est en Ouest, je n'ai pu qu'être celle qui marchait avec elle. Main dans la main. À retracer la jeunesse de mes parents en compagnie de mon enfance qu'ils essayaient de protéger coûte que coûte. Je n'ai pu que me retrouver dans chaque phrase dite et chaque chuchotement expié.
Hamasat ! Là où tout se tait et que les choses essentielles n'ont plus de places pour être dites. Là où, les années de guerre n'ont pas fini de nous ronger jusqu'à la moelle. Là où le centre-ville d'hier même reconstruit est le souvenir de ce qui ne sera plus jamais. Ses ruelles vides. Ses habitations désemplies. Là où la vie a fini par s'enfuir, il ne reste que le désarroi d'une nation qui s'appauvrit jour après jour. À nous faire la guerre entre nous sans avoir à porter des armes. À nous poser des questions inutiles pour nous juger mieux et nous haire un peu plus. À parler religion, théocratie et gouvernement pourri. À élire des familles à la place des programmes. À ne rien faire, ou à faire semblant. Stoïques. Des marionnettes qu'on dirige. Tiers-monde sans ressources. À la quête de ce qui reste en nous de vrai. D'humain. De beau. De grandiose. C'est l'histoire d'un pays qui fait l'autruche. La tête dans le sable, il continue à faire semblant.
Et si Nadia Tuéni avait à remarcher aujourd'hui. 2015. Elle ne sera qu'effarée face à une terre déchue. Un phénix qui n'a jamais pu renaître de ses cendres. Elle aurait écrit. Vingt poèmes pour un amour et une guerre à gagner loin de celle des autres. Elle aurait dit. Et demandé à Baghdadi de tourner un film. Un nouveau Beyrouth Ya Beyrouth. Dédié à notre image schizophrène. À notre état comateux. À notre regard apathique. Et tous deux auraient soulevé un peuple. L'art aurait pour une fois véhiculé quelque chose. Un engagement. Une vérité. Un rêve. Une même chanson. Hamasat et des murmures. Une femme face à la grandeur du Dieu Baal qui ose parler de l'humanité qui nous a quittés. Des mots. Ces putains de mots qui s'immiscent jusqu'au fond de moi et que je ne peux pas effacer, gommer, comme un simple coup de crayon raté...
Aux murmures et aux mensonges qui nous permettent de fermer nos paupières, moi je lève mon verre, histoire de sortir ma tête de sous le sable et de ne plus jamais faire... Comme si de rien n'était...
Nos lecteurs ont la parole - Hala Moubarak
À faire l’autruche !
OLJ / le 05 juin 2015 à 00h56

