Ils se pavanent, l'air presque hilare, arborant de belles dents et un sourire angélique. C'est la nouvelle mode, le nouveau must que mes compatriotes partagent à l'échelle nationale. Bardés d'une cocarde noire, désormais tous les Libanais se doivent de respecter le nouveau code de la route. Sujet de toutes les conversations, il suscite un intérêt important dans chaque foyer, dans chaque église, dans chaque mosquée. Il apparaît en spot publicitaire informatif, avec une information terrifiante : « Feu rouge grillé, 350 000 livres libanais d'amende. »
J'ai un souvenir moqueur et drôle de l'obtention de mon permis libanais. Sur un vieux tacot avec un ralenti au moins 2 fois supérieur à la normale (l'arrêt du moteur involontaire signifiait l'échec immédiat et sans appel), l'examinateur moustachu me demanda d'avancer, puis de reculer. Puis de me garer. Enfin, au bout de quelques minutes, il me tendit un bout de papier usé par 1 000 années d'examens, jauni par le soleil et émietté par le vent maritime. On y croyait deviner des images de panneaux de circulation. Le moustachu me dit : « Vous connaissez ces panneaux ? » Et moi, machinalement, avec un enthousiasme fou, de répondre que « oui, oui, je les connais ». Le moustachu : « Eh, bien mabrouk jeune homme, je vous félicite. » Je suis reparti ni content ni fier. Car à moins d'agresser l'examinateur ou d'écraser un chat qui passait par là, je n'avais aucune chance d'échouer.
Ce souvenir a un peu moins de 20 ans. Je n'ose pas imaginer mes compatriotes plus âgés ayant passé le permis pendant la guerre. Cela m'amène à un constat anxiogène : la majorité de mes compatriotes n'a pas été formée au code de la route et à la conduite normale selon les règles élémentaires de partage de la chaussée par les différents utilisateurs : les motos, les voitures, les camions, auxquels il faudra ajouter une option libanaise pour les ânes vaillants, les charrettes remplies de magnifiques fruits et légumes, les chars conduits par notre jeunesse courageuse.
Et soudain, l'État libanais, par le biais de son gouvernement, surprend la population avec son nouveau code de la route. Un cycle normal serait : formation, prévention, répression. Pour nous, libanais, la formation a été oubliée. La prévention est absente. Peut-être que nos dirigeants pensent que nous sommes un peuple tellement intelligent, tellement supérieur aux autres peuples que nous n'avons pas besoin de formation et encore moins de prévention. Ou l'inverse. Allez savoir !
Toujours est-il que pour beaucoup de mes compatriotes, payer 350 000 livres pour avoir grillé un feu rouge est tout bonnement scandaleux. Scandaleux, car mon compatriote ne voit pas pourquoi il ne pourrait pas traverser au feu rouge s'il n'y a personne. Mon compatriote est tellement scandalisé par le manque de confiance de l'État à son égard. Quand il traverse un carrefour, l'œil aiguisé et l'esprit vif, mon compatriote sait facilement esquiver une voiture qui croise son chemin, et donc griller un feu n'est pas si grave que ça. Ce n'est pas de la faute de mon compatriote, c'est de la faute de l'État qui ne l'a pas formé et sensibilisé à la chose. Scandaleux, car il trime péniblement six jours par semaine pour gagner 1 million de livres libanaises. Et que 350 000 livres libanaises est une somme qui l'entaillera d'une blessure qui mettra du temps à se cicatriser. Voilà le nouveau code de la route : le feu de l'ignorance qui consume mon peuple.
Nos lecteurs ont la parole - Karim Najjar
Le feu de l’ignorance
OLJ / le 14 mai 2015 à 00h35


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef