Regardons-les de plus près ces voyous de Hayy el-Lija.
Diala Kashmar l'avoue elle-même. Il y a un « avant » et un «après» ce film. Car depuis qu'elle a sondé le pouls de Hayy el-Lija, quartier maginalisé de Beyrouth, la cinéaste est allée à la découverte d'elle-même.
Documentariste, elle a longtemps travaillé pour la chaîne al-Jazeera. «Ce film est mon premier vrai bébé et j'en suis fière. » Présenté à Dubaï, où il a obtenu le Prix du jury, et au Canada, où il a reçu le Prix d'excellence au Festival international du film, il a aussi voyagé dans d'autres pays, notamment à Taïwan, où il a été très bien accueilli. Projeté au Liban en avant-première, les antihéros de ce film, contre toute attente, ont été perçus autrement, avec un autre regard.
Comme tout Libanais, rien qu'à prononcer le mot Hayy el-Lija, Diala Kashmar en frissonnait de peur. Et pourtant, la cinéaste n'habite pas loin de ce quartier, situé aux abords de Mousseitbé. Et puis un jour, piquée par la curiosité, elle décide de faire la connaissance de ces personnages, « dits dangereux », que tout le monde appelle des voyous. Comme s'ils étaient des parias dont il ne fallait pas s'approcher. Elle plonge, alors, tête en avant. «À ma grande surprise, je découvrais un monde quasi souterrain (underground), non seulement marginalisé, mais inexistant aux yeux des autres et qui sombrait dans la totale indifférence. Un monde peuplé d'humains, de jeunes paumés, issus pourtant de familles moyennes qui ont exploré un jour leur dark side et y sont restés. Ces jeunes oisifs rêvent/ne rêvent plus, désirent/ne désirent plus, espèrent ou plutôt désespèrent. »
Avant, également, les premiers pas étaient très durs, très maladroits. Très mal accueillie avec sa caméra, dans « l'antre » de cette rue infestée de malfrats, drogués, ex et futurs taulards, la cinéaste sent très vite que le projet allait avorter. « Heureusement que je ne suis pas femme à me laisser faire. J'ai persévéré et je suis arrivée à mes fins », dit-elle en rigolant. Le documentaire prend alors une autre tournure. Diala Kashmar a réussi non seulement à apprivoiser « l'autre, récalcitrant et hermétique », mais aussi à le faire parler et à s'en faire un ami.
Les acteurs principaux : avant/après
C'est avec un regard méfiant que la bande accueille la cinéaste mais, aussitôt la confiance installée, chacun ouvrira son cœur et se confiera à l'objectif. L'après, c'est donc ce film qui s'impose et qui renaît, différent, à tout moment du tournage. « Le documentaire vous offre des cadeaux du ciel », dira la cinéaste. Et de poursuivre : « Le film est fait d'émotions et non d'informations. » Ainsi, celle-ci laissera tomber synopsis et scénario pour ne suivre que son intuition, entraînée par la vague du film même.
Le temps et l'espace : avant/après
Le documentaire, qui a nécessité trois ans d'allers-retours, « travaille » sur l'espace et le temps. « Ce temps déjà moribond, ou que les jeunes gens essayent de tuer. Une vie en ellipse, quoi ! Quant à l'espace, c'est cette rue, sorte de huis clos, d'emprisonnement asphyxiant, qui vous broie les os et les méninges. Aujourd'hui, certains ont décidé de rester silencieux, de ne pas changer, mais d'autres sont devenus mes petits frères. Ceux qui voulaient s'améliorer ont réussi à le faire, en saisissant cette planche de salut qu'est le film. D'autres, malheureusement, ne peuvent s'améliorer. C'est trop tard pour eux. » « Je sais, conclut-elle, que la rue s'est élargie et que le temps est devenu plus élastique. En faisant entendre leur voix, j'ai percé une brèche. Et ce film leur appartient. »
Le temps perdu serait-il de nouveau retrouvé ?


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