Le dialogue entre les Forces libanaises et le Courant patriotique libre n'a pas arrêté de susciter des réactions partagées. Si les plus sceptiques ont vu l'impossibilité de tout accord substantiel, les plus optimistes ont osé, quant à eux, imaginer les scénarios d'une alliance commençant par la présidence de la République et se prolongeant dans des listes communes aux prochaines élections législatives. Mais bien que tous ces souhaits soient légitimes et tout à fait normaux – cette relation devant se concrétiser politiquement d'une façon ou d'une autre –, le vrai défi reste néanmoins de pouvoir donner des réponses plausibles à une grande question qui préoccupe les chrétiens non seulement pour leurs échéances présentes mais aussi pour leur futur ; une réponse qui se doit de sortir du simple cercle classique d'une lutte pour le pouvoir et d'avoir la profondeur stratégique du devenir chrétien dans le dernier de ses bastions au Moyen-Orient.
Pour y arriver, toutes les forces chrétiennes temporelles et spirituelles devraient commencer par avoir le même diagnostic des mutations et transformations qui s'opèrent dans la région et dans leur pays. Ceci est la première des exigences pour un dialogue réussi. Partir sur des bases et des évaluations divergentes des réalités de la région, de ses défis et de ses dangers, est une recette assurée pour non seulement rater les accords politiques circonstanciels mais aussi compromettre l'avenir.
La deuxième exigence serait d'avoir un dialogue doté d'une grande dose de réalisme et d'objectivité. Ce n'est ni en restant otage d'un passé, même glorieux, ni par des surenchères verbales interposées, que les chrétiens avanceront mais par une prise de conscience objective de leur situation présente et leurs moyens pour pouvoir répondre aux interrogations relatives à leur place et leur rôle dans une région dont le futur se joue par le feu et par le sang sur plus d'une scène actuellement.
Pour cela, les chrétiens devraient s'émanciper dans leur réflexion : se décomplexer d'abord de leur nostalgie d'une époque révolue, investir ensuite correctement les marges de manœuvre qui leur restent pour débloquer le présent et mettre à jour enfin leur projet pour le futur.
En d'autres termes, les chrétiens doivent passer plus de temps à réfléchir sur ce qu'ils doivent dorénavant être et faire, plutôt que de se lamenter sur ce que jadis ils étaient.
Leur problème est de retrouver le chemin de l'efficacité qui leur fait défaut dans beaucoup de leurs actions et celui de l'utilité dans un conflit dont les dynamiques et enjeux les dépassent.
Pour redevenir efficaces, ils doivent recouvrer le maximum de poids aux différents échelons du pouvoir de la présidence de la République jusqu'à l'administration, en passant par le gouvernement et le Parlement, d'où l'enjeu critique de la bataille présidentielle actuelle et celui de la loi électorale. Ils doivent également se mettre d'accord sur une série de réformes indispensables pour rééquilibrer le système de pouvoir, ce qui préserverait leur rôle indépendamment des fluctuations du rapport de force confessionnel dans le pays. Ils doivent enfin évoluer vers un système de travail institutionnel beaucoup plus efficace et stable que les individualités qui les caractérisent assez souvent.
Pour redevenir utiles, ils ont besoin de réinventer un système d'intérêts dirigé vers leurs partenaires de l'intérieur avec qui ils se battent pour être reconnus à titre d'égal, mais aussi vers les puissances extérieures qui ne leur portent plus grande considération dans le Moyen-Orient d'aujourd'hui. Dans un jeu de nations macroscopique qui les néglige sans aucun état d'âme, les chrétiens ont la tâche titanesque de reconvaincre la communauté internationale et les puissances régionales de l'importance de la présence chrétienne dans la région. Ce n'est certes ni par des regroupements politiques chrétiens obsolètes et peu crédibles, ni par des discours stéréotypés ou parades télévisées qu'ils y arriveront, mais par une performance politique combinant habilement relations, initiatives et positions, de façon à peser et contribuer d'une façon déterminante aux solutions de crises et ainsi réaffirmer le besoin de leur apport dans l'équation politique interne et surtout dans la stabilité du pays.
Le dialogue entre le CPL et les FL, dont on souhaite fortement la réussite et par la suite l'élargissement aux autres forces chrétiennes, est une vraie opportunité pour une nouvelle dynamique chrétienne et pour la mise en place d'une nouvelle stratégie revue et adaptée aux temps et aux défis que nous vivons aujourd'hui. Une stratégie dans laquelle chacun trouvera sa place à partir de la présidence jusqu'au dernier acteur chrétien.
Son issue doit être à la hauteur de ces attentes exceptionnelles pour éviter que cette opportunité prometteuse ne se transforme en une nouvelle occasion ratée !
Les précédentes tribunes d'Alain Aoun


CORRECTION ! MERCI : ".... sa prédominance à ce courant eût été absolue, si elle n’avait pas été...."
05 h 52, le 14 mai 2015